De vous à moi

Rédigé par Sylvie PTITSA Aucun commentaire
Classé dans : Textes de ma plume Mots clés : aucun

Texte écrit pour l'appel à textes du Paginarium sur le thème : "Lettre à un inconnu" - Détails ici


Cher inconnu,

 

Dans ma langue, je m’appelle « Destin ». Pourtant, c’est vous qui, pour moi, avez incarné sa main. Cette lettre ne vous atteindra jamais : je n’ai aucun moyen de vous retrouver. Vous n’avez rien su, probablement même rien pressenti, de ce qui se jouait intensément à travers un geste fugace d’une journée ordinaire de votre quotidien… ou peut-être pas ? Serait-il possible que chacun de nous ait, à son insu, infléchi de manière inoubliable la trajectoire de l’autre ? Je ne le saurai jamais, moi non plus. Je ne peux que faire mémoire de ces instants qui appartiennent au passé, mais sans lesquels mon présent, et même mon avenir, auraient été si indéniablement différents.

Qu’est-ce qui vous a fait céder, ce jour-là ? L’agacement, la lassitude, l’ennui ? L’apitoiement, l’empathie, une sincère compassion ? J’ai lu clairement, dans vos yeux, les doutes et l’hésitation. Etait-ce une bonne chose d’accéder à ma demande ? Ne s’agissait-il pas d’une énième tromperie ? Autour de nous, la foule grouillait, les passants se pressaient, les freins crissaient. La trépidation citadine stoppait net à deux pas de nos corps légèrement inclinés l’un vers l’autre, de cette bulle de silence prête à exploser avec vos premiers mots. Résignée, j’anticipais votre refus, votre dédain, votre fuite. Déjà, mon regard quêtait une autre échappatoire. Quelle stupidité… pourquoi m’étais-je adressée à un homme ? Que pouvais-je attendre d’eux ?  Une femme se serait laissée émouvoir, aurait fait un geste par solidarité, aurait deviné, peut-être... J’aurais pu essayer de lui expliquer, lui donner des détails, lever le malentendu… tandis que vous, l’élégant monsieur en pardessus dont les mains gantées de cuir serraient fermement l’attaché-case impeccable, avec quels mots alliez-vous rejeter ma requête ? Seriez-vous dédaigneux, méprisant, glacial ? Me congédieriez-vous d’un geste muet, évasif, irrité, comme on se débarrasse d’un insecte indésirable ? Murmureriez-vous une excuse hâtive pour vous précipiter hors de portée ?...

Ma main tendue vers vous, la tête baissée, honteuse, j’attendais votre verdict tout en me demandant qui je pourrais solliciter dès qu’il serait tombé. Dans quelques minutes à peine, il serait trop tard. Il me fallait l’argent, il me fallait cette somme, cette somme dérisoire mais essentielle, il me la fallait absolument…

Sans vous voir, je devinais les pensées contradictoires qui vous agitaient : « Que fera-t-elle de cet argent ? C’est sûrement encore une arnaque pour s’acheter de l’alcool ou de la drogue ! Ils disent tous ça, maintenant. Un billet de train ! Eh bien, qu’ils prennent le bus, un vélo électrique, ou qu’ils rentrent à pied ! Ou qu’ils annoncent clairement la couleur et disent qu’ils ont besoin de se shooter ! Non, évidemment, ça ne prendrait pas… Enfin… Que faire ?... Quelque chose est troublant dans son attitude. Elle n’est ni sale, ni vulgaire, ni dépenaillée. Elle ne trimballe aucun cabas informe ou chariot à roulettes rempli de bric-à-brac. Elle a une valise, une vraie. Et si son histoire était vraie, elle aussi ? Si elle avait vraiment besoin de ces quelques euros pour prendre son train ? Après tout, ça ne représente pas un grand danger pour mon porte-monnaie… Mais l’idée de me faire avoir par cette jeunette me déplaît… L’idée de me faire gruger tout court m’exaspère !...»

L’attente était trop longue, j’avais fini par renoncer. Je ne cherchais même plus qui importuner après vous. De toute façon, c’était foutu. Je n’avais jamais eu de chance, j’allais foirer cette fois encore et ce serait la fois de trop. La der des der. Le train partirait sans moi, il ne me resterait plus qu’à me jeter dessous.

J’avais bien préparé mon coup, pourtant. Fait ma valise en douce. Minutieusement organisé mon départ. Economisé l’argent, mois après mois, sur le liquide des courses. Heureusement, il ne refaisait pas les comptes d’après les tickets de caisse. Il me laissait les billets sur la table et se contentait d’attendre que je remplisse le frigo. Comme il se contentait d’attendre tout le reste, qui lui était dû. Il était l’homme. Ma tâche était de le servir, de le contenter, de lui obéir.

Mais depuis que je l’avais entendu évoquer, sans qu’il le sache, ce mariage arrangé avec un vieillard adipeux de la communauté, juste parce que cela convenait à leurs affaires, ma décision était prise. Je ne laisserais pas ce mollusque se coller à ma chair, pomper ma vie, arracher ma virginité. Je ne serais pas son esclave après avoir été celle de mon père, de mes oncles, de mes frères. Je n’arrêterais pas mes études pour le satisfaire en tout et le laisser m’engrosser régulièrement. Je ne deviendrais pas un corps avachi, servile, flétri, enseveli sous des murailles de toile. Par ce choix, je me mettrais à dos ma famille et ma communauté. Je jetterais l’opprobre sur eux. Il battrait mes sœurs pour leur extorquer des aveux, et je devrais vivre le reste de mon existence avec le poids de cette culpabilité ajouté à celui de ma solitude, car je ne les reverrais pas.  Je serais recherchée par le clan, non pour être ramenée dans « le droit chemin », mais pour être exécutée, « pour l’exemple ». Je ne pourrais trouver le salut que loin, très loin de chez moi, où je ne reviendrais jamais, pas même dans mon pays. Le droit de choisir ma vie était à ce prix. Heureusement qu’à l’école, j’avais appris un peu d’anglais…

Tout s’était déroulé selon mon plan, tout avait glissé avec facilité sur les rails conciliants du destin, ce fameux destin inscrit dans mon prénom… J’étais arrivée jusqu’ici. J’avais passé la frontière. J’étais presque hors de danger. Il me restait ce dernier train à prendre avant de rejoindre le foyer, et juste assez d’argent pour le dernier billet.

Alors, le destin d’être née femme m’avait rattrapée. Erreur fatale, je n’avais pas intégré ce détail à mon plan. Mon cycle menstruel, figé par la peur depuis plusieurs mois, s’était réveillé. Mon ventre avait senti le souffle de la liberté : il s’était remis à vivre. La coulée poisseuse s’amplifiait, dévalait, enflait, gagnait du terrain, menaçait de tacher mes vêtements clairs. Je n’avais rien dans ma valise pour parer à cela. Le sang risquait d’attirer l’attention sur moi, c’était la dernière chose dont j’avais besoin !

Dans l’urgence, j’avais dû acheter des protections. Et le montant de cet achat manquait désormais à mon budget du dernier voyage. Monter sans billet ? Au risque de me faire prendre, refouler, interroger… ? Changer le billet, descendre plus tôt ? Pour aller où ? Je n’avais qu’un point de chute : viendraient-ils me chercher si je n’arrivais pas jusqu’au foyer ? Pas sûr. Pas le temps non plus. Je voulais arriver en sécurité au plus vite. Que quelqu’un s’interpose si jamais, par malheur, «ils» retrouvaient ma trace. Ne restait que mendier. Je ne l’avais jamais fait. Mais quel autre recours… ? Ce monsieur élégant était passé tout près, il avait accepté de s’arrêter, de me regarder, de m’écouter…

Cette poignée d’euros, cher inconnu, si peu de chose pour vous, ont fait pour moi toute la différence. Grâce à eux, grâce à vous, je ne me suis pas jetée sous le train, je suis montée dedans avec un passeport pour la liberté.

Je vis toujours au foyer. Je travaille le jour et le soir, j’étudie. Je m’accroche à mon rêve d’intégrer l’université. Mais au-delà de ce geste déjà immensément précieux à mes yeux, vous m’avez fait un autre cadeau, plus inestimable encore, que vous ignorez encore davantage que le premier : vous m’avez appris qu’un homme pouvait être un allié. Que l’autre sexe pouvait être soutenant plutôt que souteneur, qu’une relation saine avec lui était possible, même l’espace fragile de quelques instants.

Alors, même si vous ne la lirez jamais, j’ai voulu vous écrire cette lettre, pour bien me souvenir. Merci.

 

Hessah



Écrire un commentaire

Quelle est le troisième caractère du mot 9gby7ld ?

Fil RSS des commentaires de cet article