La tourelle

Rédigé par Sylvie PTITSA Aucun commentaire
Classé dans : Textes de ma plume Mots clés : aucun


Une nouvelle que je m'étais amusée à ficeler pour un concours d'écriture organisé par une commune du Roussillon en France, et que je n'ai finalement pas envoyée. 
Les contraintes à respecter étaient les suivantes :

-un texte de 1000 mots maximum, histoire ou nouvelle
-le texte doit obligatoirement débuter par les mots : "Je ne pensais pas que l'ocre..."
-il doit intégrer les mots  : ocre, pierre, eau, sable, chaleur

Je précise que la tourelle existe vraiment, je l'ai rencontrée au hasard d'un trajet en cherchant la charmille  qui m'avait inspiré un autre texte !


La tourelle


« Je ne pensais pas que l’ocre siérait à cette vieille bicoque ! Cet architecte a de l’idée ! », pense-t-elle, se félicitant d’avoir déniché ce cabinet renommé qu’on lui a en réalité recommandé. Les simulations graphiques sont parlantes : le revêtement ambré, teinté à l’ocre naturelle, rajeunira les vieilles pierres locales et rehaussera les moellons d’angle. Dans le Sud, l’ocre serait banal ; ici, il sera remarquable, chic, osé, moderne, avant-gardiste, exotique… qui sait, elle lancera peut-être même une tendance architecturale ! Une aubaine que le maire ait validé le dossier…

Elle referme son téléphone dernier cri, consulte sa montre une énième fois. Ces talons hauts lui donnent des crampes : elle n’a pas l’habitude d’attendre si longtemps debout. Elle n’a pas l’habitude d’attendre tout court : d’ordinaire, autour d’elle, on s’affaire, on s’empresse, on s’exécute. Et William qui n’arrive pas ! Il fainéante à longueur de temps et se permet pourtant d’être en retard. S’il ne représentait une sérieuse menace pour ses luxueuses échasses, elle ferait les cent pas dans le gravier de la cour. Le gravier, cette vilenie provinciale… pourquoi pas du sable de chantier ou de la terre battue ?... Enfin, pourquoi cette excentrique s’est-elle payé l’ultime extravagance d’un provincial miteux pour régler ses affaires ? C’est tout elle ! Enfin, peu importe : les papiers signés, la maison lui appartiendra ; William aura les terres, elle pourra enfin lancer les travaux. Et, surtout, faire retirer cette tourelle unique, déplacée, ridicule, hideuse, cette verrue de façade qui déséquilibre l’édifice entier et l’a toujours gênée, rebutée, heurtée, d’aussi loin que remontent ses souvenirs dans cette demeure imprégnée d’encaustique et de naphtaline, comme son exaspérante propriétaire.

Enfin, William gare sa voiture en épi à côté de la sienne dans la cour ; sa calvitie galopante devient un atout certain pour rouler en décapotable. Le notaire les attend pour régler les dernières formalités. Grace et William entrent dans l’étude sans charme ni chaleur, pressés d’en ressortir nantis. Grace secoue avec désapprobation son brushing sculptural en notant, dans les escaliers, les traces encore visibles d’un dégât des eaux plus ou moins récent. Forcément, dans ce bourbier sempiternellement humide… Les ruraux n’ont aucune décence. Ils défigurent les maisons de maître avec des tourelles incongrues et laissent moisir boiseries et tapisseries cotées sans sourciller. Dire que la fortune de la famille Richemore-De Bruyne va se jouer entre ces murs suintants, tout ça pour un dernier caprice décalé de la tante Odette…

En ressortant de la bâtisse, William et Grace échangent un long regard muet, appuyé, entendu, un regard qui exprime sans mot dire, mais avec véhémence,  ce que leur éducation distinguée et leur code de conduite guindé leur interdisent formellement de beugler.

Par la fenêtre de son étude, le notaire bedonnant suit des yeux le départ des deux véhicules : une Maserati, un coupé-cabriolet. Odette avait vu juste : « Ce sont des snobs, avait-elle asséné, des jean-foutre qui ne se sont jamais « sali les mains à travailler », comme ils disent : ils se contentent d’empocher les juteux dividendes des affaires de mon frère et de les dilapider. Moi, j’ai tout gagné de mes mains. J’ai commencé stagiaire pour finir directrice avec six secrétaires sous mes ordres. J’ai travaillé cinquante heures semaine cinquante ans durant. Je n’ai presque pas eu de dimanches, je n’ai eu aucune vie de famille, je n’ai pas eu d’enfants… Mais ce que j’ai est à moi et je ne le dois qu’à mes propres efforts. Rien ne m’est tombé dans le bec : ma fortune, je suis allée la chercher, et franchement, de toi à moi, ça me débecte de penser que, faute d’héritiers, tous mes biens vont aller à ces deux prout-prout coincés, blasés, gâtés, pourris. Ma fortune… et notre tourelle ! Je me demande si je ne préfèrerais pas faire don de tout à un orphelinat ! »

La tourelle était leur clin d’œil, leur souvenir, leur petit secret. Jeunes gens, dans la vingtaine, ils « s’étaient fréquentés », comme on disait alors. Partis en vacances dans le Sud, ils avaient découvert Roussillon et ses carrières d’ocre. La réverbération du couchant sur l’irisation naturelle des pierres chaudes les avait laissés émerveillés. Au cours de cet été torride, ils avaient passé de longues heures, nus, en bord de torrent : le naturisme ne se pratiquait pas encore parqués, il suffisait de trouver un recoin tranquille… ou des randonneurs complaisants. C’est à cette occasion qu’Odette avait découvert le grain de beauté qu’il portait sur la fesse gauche, le seul, l’unique de tout son corps. Elle avait promis, en riant, que si un jour elle devenait riche, elle aurait un « manoir » avec une tourelle unique, esseulée, minuscule, à l’un de ses angles, une tourelle asymétrique et improbable, comme ce grain isolé l’était sur sa fesse.

Leur idylle s’était effilochée à l’automne avec son départ pour la capitale, où il devait poursuivre ses études. Quelle n’avait pas été sa surprise, des années plus tard, alors qu’il vivait depuis longtemps avec une autre, de découvrir qu’Odette avait non seulement réussi, mais tenu promesse : rentrée « au pays », elle avait fait édifier son « manoir » : une bâtisse cossue… flanquée d’une unique tourelle. Ils s’étaient retrouvés peu après, à l’occasion des fêtes de Noël, puis avaient entretenu un contact amical solide.

Après l’avoir entendue évoquer à regret, dans ses dernières années, le devenir du « manoir » qui reviendrait à ses neveux, c’est lui qui, à son tour, lui avait proposé, sur le ton de la plaisanterie, plus pour la dérider qu’autre chose, de rédiger un testament avec une clause spéciale : interdiction formelle de toucher à la tourelle, sous peine de tout perdre. Et elle avait signé ! Sacrée Odette !... Ah, la tête des snobinards éberlués, scandalisés !! …

« Je pense que l’ocre siéra à mon séant ! », conclut-il en pouffant tout seul dans sa moustache. « Comme une cure d’UV roussillonnais sur un cul trop blanc ! ».


Écrire un commentaire

Quelle est le dernier caractère du mot 45svb1e ?

Fil RSS des commentaires de cet article