Ecrire l'espoir

Rédigé par Sylvie PTITSA Aucun commentaire
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De temps en temps, je lis les textes de participants à des concours d'écriture pour lesquels j'ai moi-même fait une proposition (ou pas : il m'arrive aussi de les lire pour le plaisir). C'est ainsi qu'en parcourant le blog du Paginarium, dont je vous avais déjà parlé et suggéré des écrits dans cet article, j'ai vu que j'avais zappé, en janvier, une proposition d'atelier dont le thème m'aurait plu : l'espoir .
Je reproduis ici le texte qui a été retenu. Je l'ai trouvé envoûtant, poétique, onirique, intrigant, visionnaire peut-être. Si l'Apocalypse ressemble à ce qu'il décrit, que vienne l'Apocalypse ! 

Les Nyxioles et le voile de la rivière

Colin NOVERRAZ

La rivière de la ville n’avait plus l’air d’une rivière.

Elle ressemblait à un long miroir bleu-gris, coincé entre deux murs de béton gris. Au-dessus, les lampadaires blancs restaient allumés toute la nuit. Leur lumière tombait droit, sans douceur. Elle dessinait sur l’eau des bandes blanches parfaites, comme des draps tirés au carré.

L’air sentait le chlore, comme une piscine. Cette odeur piquait le nez. Elle effaçait l’odeur de la boue, des feuilles, des roseaux. Même le vent semblait plus sage ici, comme s’il n’osait pas froisser ce qui devait rester lisse.

Le long du canal, une jeune loutre nageait près du bord.

Sur la berge, juste au-dessus de l’eau, une petite fille l’observait en silence.

Elle s’appelait Lucie. Elle avait dix ans. Sa mère l’avait appelée ainsi parce qu’elle aimait les lucioles qui brillent, celles qui font des points jaunes dans la nuit. Elle disait souvent :

— Toi, tu porteras la lumière.

Mais Lucie, elle, aimait surtout l’ombre.

Pas l’ombre qui fait peur. L’ombre qui aide. L’ombre sous les feuilles quand il fait trop chaud. L’ombre d’un rocher quand on est fatigué. Une ombre juste, qui laisse respirer.

Et ces derniers temps, Lucie sentait que le monde avait du mal à respirer.

Les étés devenaient trop chauds. L’eau, trop tiède. Les berges craquelaient. Les animaux étaient assoiffés. Lucie voyait des herbes jaunir, même près de l’eau. Elle entendait des oiseaux se disputer une flaque.

Lucie ne connaissait pas les grands mots.

Mais elle comprenait que quand la rivière étouffe, tout le monde étouffe.

La loutre, elle, nageait dans l’eau lisse. Ses moustaches frôlaient la surface. Elle cherchait un signe de vie : une algue dansante, un insecte, une bulle murmurant “je respire”. Mais la surface restait plate, trop calme, comme si elle avait oublié comment bouger.

Plus loin, un poisson maigre se tenait dans l’ombre d’une marche. Ses écailles étaient argentées, mais ternes. Il battait doucement des nageoires, sans joie.

La loutre s’approcha.

Le poisson ouvrit la bouche, puis la referma. Ici, même les sons semblaient avalés. Le canal avalait tout : odeur, musique, vie.

Lucie suivait la scène du regard. Elle n’osait pas parler, comme si sa voix pouvait casser la surface.

Alors quelque chose remonta le courant.

Au début, Lucie crut à un déchet : un petit point noir sous une bande de lumière blanche. Puis un deuxième. Puis dix.

Ils avançaient à contre-sens, comme s’ils avaient décidé que le courant ne commandait plus.

Lucie se pencha.

Ce n’étaient pas des feuilles. Ni des bulles. Ni des insectes ordinaires. C’étaient de petites bêtes ailées… qui ne faisaient pas de lumière. Au contraire : elles faisaient des trous dans la lumière.

Chaque bête était un point si sombre qu’il buvait le blanc autour de lui. Là où elle passait, le reflet parfait se cassait un tout petit peu. On aurait dit que la nuit venait poser un doigt sur le blanc pour dire :

— Doucement.

Lucie eut un frisson. Ce noir-là ne faisait pas peur. Il faisait du bien. Comme une ombre fraîche quand le soleil tape trop.

Les petites bêtes se rassemblèrent près du bord, en essaim. Leur danse était très précise. Elles faisaient des huit et des spirales, toutes ensemble. Puis elles repartaient.

Lucie comprit :

Elles pensaient ensemble.

Comme si mille petites têtes ne faisaient qu’une seule idée.

La loutre, curieuse, voulut en attraper une.

Elle tendit la patte.

À l’instant où elle essaya de saisir une bête noire, l’essaim tomba. Pas en se débattant. Pas en mourant.

Juste en devenant de la poussière sombre, comme de la cendre. Les grains noirs glissèrent sur le museau de la loutre et disparurent dans l’eau. La loutre recula, le cœur battant.

Le canal redevint parfait : blanc, bleu-gris, lisse. Comme si rien n’avait existé.

Lucie sentit un pincement dans la poitrine, comme si elle venait de perdre quelque chose.

La loutre eut peur d’avoir cassé une chose rare.

Alors elle fit autre chose.

Elle s’arrêta.

Respira.

Laissa son corps se détendre.

Essaya de ne pas vouloir prendre.

Et, sans bruit, les petites bêtes revinrent au même endroit, comme si elles avaient attendu ce moment précis.

Elles reprirent leur danse, patientes.

Une d’elles s’éleva au-dessus de l’eau, traversa la bande blanche du lampadaire, et déposa une petite poche d’ombre dans la lumière.

Pas une goutte d’eau.

Une goutte de nuit.

Ronde.

Suspendue dans le blanc.

Puis une deuxième poche apparut. Puis une troisième.

Trois points, puis une ligne.

Un signe simple.

Un début de phrase.

La danse continua. À chaque figure, une poche d’ombre apparaissait dans la lumière, comme une encre douce.

Lucie se concentra.

Et elle trouva la règle. Une règle facile, mais d’un jeu très sérieux.

Plus on veut attraper, moins on voit.

Plus on accepte de ne pas posséder, plus le message apparaît. Les bêtes noires avaient inventé une écriture qui ne marche qu’avec la douceur. Lucie murmura, pour elle-même :

— Elles parlent…

La loutre, elle, leva la tête, comme si elle écoutait aussi.

Lucie compléta dans sa tête :

Elles parlent en dansant.

Elles écrivent en déposant de l’ombre dans la lumière.

Elles ne répondent que si l’intention est vraie : pas “prendre”, pas “attraper”. Juste “aider”.

Lucie voulut répondre.

Pas avec de grands mots.

Avec un geste.

Elle se plaça sous un lampadaire. Elle leva les bras et passa, juste un instant, entre la lampe et le mur de béton. Son corps dessina une petite tache d’ombre sur le gris.

Elle recommença, avec un rythme régulier : une fois… puis deux… puis trois. Les bêtes noires s’arrêtèrent.

Elles tournèrent autour de l’ombre de Lucie, puis déposèrent trois poches d’ombre dans la bande blanche, au même rythme.

Lucie sentit ses yeux piquer.

Elle venait de trouver un “bonjour”.

L’essaim dessina ensuite un mot en poches d’ombre. Les lettres étaient simples, comme des cailloux alignés :

Nyxioles.

Un nom doux et vif.

Un nom ancien, aussi.

Un hibou, perché sur une rambarde, hocha la tête. Ses yeux étaient jaunes comme deux lunes. Il parla doucement, pour ne pas effrayer le silence :

— “Nyx” est un nom très ancien. Dans de vieilles histoires, Nyx est la Nuit. Pas la nuit qui fait peur… la nuit qui protège. Elles s’appellent Nyxioles parce qu’elles gardent une ombre juste.

Lucie regarda les Nyxioles.

Le nom leur allait parfaitement.

Les Nyxioles changèrent de danse. Elles formèrent un huit, puis une flèche. Vers l’amont.

Lucie comprit : Suis-nous.

Elle sentit une peur, puis une chaleur.

Alors elle songea simplement :

— Je veux aider la rivière.

Les Nyxioles se densifièrent. Les poches d’ombre devinrent nettes. Et l’essaim se mit en route, uni.

Lucie marcha le long de la berge pour les suivre, en gardant toujours la même distance, pour ne pas les effrayer.

Dans l’eau, la loutre nageait à côté, attentive. Le poisson argenté suivait plus loin. Une petite anguille noire glissait entre deux remous. Quelques crabes bruns restaient près des pierres comme des gardiens.

Sur le chemin, Lucie vit des choses tristes : une plante écrasée sous le béton, une coquille vide, une mousse verte qui jaunissait. Le monde semblait fatigué.

Mais les Nyxioles déposaient parfois une poche d’ombre près d’une fissure, comme si elles offraient un coin de fraîcheur. Et, dans ce petit coin, la mousse verte paraissait un peu plus vivante.

Lucie comprit :

L’ombre n’était pas l’ennemie.

L’ombre juste était un soin.

Plus loin, le canal passait sous une grande dalle. L’eau disparaissait sous la ville.

Là, la lumière blanche devenait encore plus dure, car elle tombait dans un passage étroit, sans ciel.

Un boîtier clignotait d’un point rouge : un œil froid.

Lucie n’aimait pas cet œil. Elle avait l’impression qu’il voulait tout regarder sans jamais comprendre.

Les Nyxioles, elles, n’avaient pas peur du rouge. Elles n’avaient peur que d’une chose : d’une lumière injuste, qui veut tout voir, tout lisser, tout rendre pareil.

Elles conduisirent Lucie jusqu’à une grille ronde.

De là montait une odeur différente : humide, terreuse, vraie.

Le chlore était moins fort.

On sentait la pierre mouillée.

On sentait la rivière cachée.

Les Nyxioles se rassemblèrent autour de la grille et glissèrent entre les barreaux. Leurs poches d’ombre dansaient dans le blanc, puis disparaissaient dessous, comme si elles entraient dans un secret.

Le hibou souffla, tout bas, comme s’il donnait la clé d’un coffre :

Apocalypse.

Lucie releva la tête.

Elle ne connaissait pas ce mot.

Le hibou expliqua calmement :

— Beaucoup croient qu’“apocalypse” veut dire “fin du monde”. Mais, au départ, ce mot veut dire : on enlève un voile. On retire ce qui cache, comme on écarte un rideau. Et on voit enfin ce qui était là. Apocalypse, c’est une révélation.

Lucie regarda la dalle au-dessus.

Un voile de béton.

Un voile de lumière trop blanche.

Un voile trop propre.

Elle regarda la grille.

Une bouche fermée.

Et elle comprit, en tremblant :

L’apocalypse dont le monde avait besoin, ce n’était pas de tout casser. C’était de voir.

Voir la rivière.

Voir qu’elle était là, sous le voile.

Voir qu’elle respirait encore.

Il fallait enlever le voile.

Pas pour surveiller.

Pour laisser respirer.

Comme si elles attendaient cela depuis très longtemps, les Nyxioles déposèrent une suite de poches d’ombre :

ENLEVER — VOILE — RESPIRER

Lucie sentit une larme chaude rouler sur sa joue.

Elle ne pleurait pas parce qu’elle était faible.

Elle pleurait parce qu’elle venait de comprendre quelque chose de fort : Même cachée, la vie continue.

Lucie se pencha près de la grille.

Sur le côté, elle vit une fissure. Un passage où l’eau glissait. Un tunnel assez large pour laisser passer une loutre… et assez large, peut-être, pour laisser passer un souffle.

La loutre entra la première.

Puis le poisson argenté.

Puis l’anguille noire.

Lucie, elle, resta au bord. Elle ne pouvait pas entrer. Mais elle pouvait écouter. Dans le tunnel, tout changea.

Le bruit de l’eau devint vrai.

On entendait les gouttes.

On entendait le courant toucher la pierre.

On entendait des petites vies cachées.

La lumière blanche du canal n’était plus qu’une trace lointaine. Et pourtant… on sentait la présence de la rivière, comme un cœur qui bat.

Les Nyxioles flottaient au-dessus de l’eau sombre. Elles ne faisaient pas de lumière, elles faisaient de la place. Grâce à elles, l’ombre devenait refuge.

Alors le chant monta.

Un chant lent, profond, tel une berceuse.

Il venait du courant caché, de la pierre, de l’eau qui luttaient.

Le chant disait :

— Je suis là.

Il disait :

— Je respire encore.

Puis, au milieu du chant, la rivière prononça un mot clair.

— Lucie.

Les Nyxioles se serrèrent autour d’elle, sans la toucher, comme une étreinte d’air.

Lucie trembla.

Pas de peur.

De beauté.

De soulagement.

Et elle comprit, les joues larmoyantes, le message des Nyxioles, transmis pendant des millénaires, de danse en danse, d’ombre en ombre :

Quand le monde devient trop blanc, trop dur, trop chaud, il croit protéger. Mais il étouffe.

Pour éviter la grande chaleur, il ne faut pas brûler la nuit.

Il faut garder des ombres justes : celles des arbres, des berges vivantes, des roseaux, des nuages.

Des ombres qui rafraîchissent et qui abritent.

Lucie leva la main et fit une petite ombre sur le béton gris.

Puis une autre.

Puis une autre.

Comme un battement de cœur.

Les Nyxioles répondirent par une dernière phrase d’ombre, très simple :

ENSEMBLE

Et la rivière, sous la ville, répéta tout bas :

— Lucie.

Dans le canal trop blanc, le monde semblait dépérir.

Mais là, au bord de la grille, avec une loutre, un poisson, une anguille, des crabes, un hibou… et une poignée de Nyxioles,

le monde commençait à se dévoiler.

Et, pour la première fois depuis longtemps, Lucie put nommer ce qu’elle sentait dans sa poitrine :

de l’espoir.



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