Je venais de poser mon stylo et de fermer les paupières
Je pensais éteindre mon cerveau en éteignant la lumière
Mais mon stylo et mon cerveau se sont vite réunis
Ils me conseillent de me relever car j’en ai pas encore fini
J’en ai pas encore fini avec le texte du jour
J’ai des rimes plein les joues qui valent peut-être le détour
Alors je me relève cette nuit, demain, après-demain
Avec l’expérience d’un daron et l’enthousiasme d’un gamin
J’en ai pas encore fini avec l’envie d’écrire
Car quand le monde va trop vite, y a que ça qui m’aide à ralentir
Quand mon cerveau constate, c’est mon stylo qui comprend
Qui sait prendre du recul, noircir la page en m’éclairant
Mes textes savent lire en moi, même dans les moments de brouillard
Et chaque phrase est une lampe-torche sur ce que je n’ose pas voir
J’écris pour compenser l’impuissance de voir ce qui brûle autour
Pour contrer nos silences face à ceux qui crient au secours
J’écris enfin et surtout pour partager nos chairs de poule
Pour que nos solitudes se reconnaissent au milieu de la foule
Que nos émotions fassent équipe, plein de sourires interactifs
Et que la scène devienne un grand battement de cœur collectif
J’en ai pas encore fini avec la nostalgie
La fiancée des bons souvenirs qu’on éclaire à la bougie
Face à tout ce bonheur passé, j’essaie de pas rester spectateur
Et je me bats comme un taré pour que l’avenir soit à la hauteur
J’en ai pas encore fini avec mes combats silencieux
Ceux qui se cachent derrière les sourires et les projets ambitieux
Ceux qui me répètent heure par heure que Grand Corps Malade
C’est pas juste un nom d’artiste mais des galères en cascade
Y’a des souffrances qu’on partage, et souvent je tends la main
Mais y’a des blessures égoïstes et des épreuves sans témoin
Alors je fais le dos rond, je m’endurcis, je me rassure
Et je serre tellement les dents que mes silences ont des morsures
Mais j’en ai pas encore fini avec ce putain d’optimisme
Il me colle à la peau même dans les moments les plus tristes
Mon optimisme est mal élevé, il ouvre tout le temps sa gueule
Dans chacun de mes albums, il veut être le premier single
Mon optimisme me rattrape, souvent là pour compenser
Il dévie les chemins tracés et les destins qu’on pensait
Quand je ne vois que les murs gris pendant les jours pluvieux
Mon optimisme m’interpelle et me dit : « attends, regarde mieux »
Alors je vois des vies cachées, des œuvres d’art, des arcs en ciel
Derrière tout l’ordinaire, j’arrive à voir le potentiel
Ça fait tellement longtemps que j’ai choisi d’y croire
Que mes espoirs ont pris racine et font pousser des fleurs bizarres
J’en ai pas encore fini avec l’envie de dire merci
Ce mot qui paye pas de mine et qui crée des éclaircies
J’en offre avec franchise aux inconnus et aux proches
En merci je suis pas radin, j’en ai toujours plein les poches
Dire merci fait des miracles, la gratitude est un pouvoir
Si tu ne le savais pas, essaye un peu juste pour voir
Ça ouvre des portes et des sourires, pendant deux secondes ou six mois
Et quand tu le vérifieras, n’hésite pas, remercie-moi
J’en ai pas encore fini avec l’envie de faire des vannes
Dans les soirées, les enterrements, dans les joies et les drames
Ce petit diable sur mon épaule qui me souffle des conneries
Depuis longtemps je fais attention, je répète pas tout ce qu’il me dit
J’en ai pas fini avec l’amour et le privilège d’être amoureux
Pour donner du sens à la vie, c’est encore ce qu’on a trouvé de mieux
Alors j’aime sans compter, sans prévoir, à l’air libre
C’est le seul vertige qui m’aide à garder l’équilibre
J’en ai pas encore fini avec l’envie de comprendre
Avec l’envie d’apprendre, avec l’envie d’entreprendre
J’en ai pas encore fini avec l’envie tout court
Tant qu’elle frappe dans ma poitrine, je me dis c’est encore mon tour
L’envie de lancer des projets, c’est une envie qui répare
Et qui transforme tous les parcours de vie en ligne de départ
L’envie de prendre des risques, d’essayer comme un crève la faim
J’en ai pas encore fini, j’en aurai pas encore fini même à la fin
Grand Corps Malade
Vivre du vert des prés et du bleu des collines,
Des arbres racineux qui grimpent aux ravines,
Des ruisseaux éblouis de l’argent des poissons ;
Vivre du cliquetis allègre des moissons,
Du clair halètement des sources remuées,
Des matins de printemps qui soufflent leurs buées,
Des octobres semeurs de feuilles et de fruits
Et de l’enchantement lunaire au long des nuits
Que disent les crapauds sonores dans les trèfles.
Vivre naïvement de sorbes et de nèfles,
Gratter de la spatule une écuelle en bois,
Avoir les doigts amers ayant gaulé des noix
Et voir, ronds et crémeux, sur l’émail des assiettes,
Des fromages caillés couverts de sarriettes.
Ne rien savoir du monde où l’amour est cruel,
Prodiguer des baisers sagement sensuels
Ayant le goût du miel et des roses ouvertes
Ou d’une aigre douceur comme les prunes vertes
À l’ami que bien seule on possède en secret.
Ensemble recueillir le nombre des forêts,
Caresser dans son or brumeux l’horizon courbe,
Courir dans l’infini sans entendre la tourbe
Bruire étrangement sous la vie et la mort,
Ignorer le désir qui ronge en vain son mors,
La stérile pudeur et le tourment des gloses ;
Se tenir embrassés sur le néant des choses
Sans souci d’être grands ni de se définir,
Ne prendre de soleil que ce qu’on peut tenir
Et toujours conservant le rythme et la mesure
Vers l’accomplissement marcher d’une âme sûre.
Voir sans l’interroger s’écouler son destin,
Accepter les chardons s’il en pousse en chemin,
Croire que le fatal a décidé la pente
Et faire simplement son devoir d’eau courante.
Ah ! vivre ainsi, donner seulement ce qu’on a,
Repousser le rayon que l’orgueil butina,
N’avoir que robe en lin et chapelet de feuilles,
Mais jouir en son plein de la figue qu’on cueille,
Avoir comme une nonne un sentiment d’oiseau,
Croire que tout est bon parce que tout est beau,
Semer l’hysope franche et n’aimer que sa joie
Parmi l’agneau de laine et la chèvre de soie.
Cécile Sauvage, Tandis que la terre tourne
Je reste émerveillée
Du clapotis de l’eau
Des oiseaux gazouilleurs
Ces bonheurs de la terre
Je reste émerveillée
D’un amour
Invincible
Toujours présent
Je reste émerveillée
De cet amour
Ardent
Qui ne craint
Ni le torrent du temps
Ni l’hécatombe
Des jours accumulés
Dans mon miroir
Défraîchi
Je me souris encore
Je reste émerveillée
Rien n’y fait
L’amour s’est implanté
Une fois
Pour toutes.
De cet amour ardent je reste émerveillée.
Andrée CHEDID - Poème offert au Printemps des poètes 2007
Quand tous les peuples seront rassasiés
je n’aurai plus faim
Quand l’eau douce sera à la portée de tous
je n’aurai plus soif
Quand tous les enfants iront à l’école
et ne seront ni esclaves ni guerriers
je serai scolarisé
Quand la femme ne sera ni asservie ni battue ni violée
alors je serai civilisé
Quand les Terriens se feront la guerre avec des fleurs
de toutes les couleurs
ce jour-là j’enterrerai le Malheur
Kamal ZERDOUMI
Le bonheur ? Oh ! tant de visages…
Petits et grands bonheurs, vieux et jeunes bonheurs,
Bonheurs sans âge.
Le brin d’herbe oublié derrière les faucheurs.
Mon bonheur. Mon bonheur qui sent la fleur sauvage
Mes doigts l’ont tant serré qu’ils en sont douloureux
Et je ne sais plus bien ni comment je le veux
Ni comment seront faits les barreaux de sa cage.
Mon bonheur de ce soir et celui de demain,
Se ressembleraient-ils, ne seront plus les mêmes.
Bonheur des grands chemins
Vous apprivoise-t-on comme un duvet que sème
Le pissenlit amer dans les remous du vent ?
Bonheur de la maison, brillez-vous sous la cendre
Comme le tison d’or que l’on croit endormi ?
Bonheur de ceux qu’on aime et par qui sont remis
Tous les vagues remords de nos coeurs anxieux,
Bonheur qu’on lit au fond des yeux
Comme un miracle tendre,
Bonheur de croire à la bonté du jour levant
Malgré tout ce qui fut, tout ce qui vous attend…
Sabine SICAUD
Sabine Sicaud est une jeune poétesse française, peu connue mais extrêmement douée, du début du 20e siècle, emportée par la maladie à 15 ans.
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