Canada

Rédigé par Sylvie PTITSA Aucun commentaire
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Ce texte était le deuxième que j'avais envoyé au concours "Papiers, petits papiers" l'été dernier. J'étais persuadée que si un des deux textes était retenu, ce serait celui-ci. Raté, ce fut l'autre ! Je l'offre cependant en partage ici. J'ai dû faire beaucoup de recherches pour l'écrire de façon  cohérente. Ce fut instructif et glaçant.

 Canada


Ce soir, j’irai les chercher. Pour l’instant pas possible, j’attirerais trop l’attention. Je veux comprendre ce qu’elle trafique. Elle ne sait pas que je sais. Des semaines que j’épie son manège. Je connais même sa planque. Aujourd’hui, elle n’est pas là. Sa sœur non plus, d’ailleurs. C’est le moment ou jamais. L’occasion à ne pas manquer.

Elle est arrivée peu après moi. Deux ou trois semaines, je dirais, plus ?... Dès les premiers soirs, le bruit m’a intriguée. Ça ne ressemblait à aucun bruit d’ici, pourtant, des bruits, il y en a, de toutes sortes, et j’avais eu le temps d’apprendre à les connaître. C’était toujours la nuit que ça se passait. Evidemment, le jour, ça aurait été impossible. Mais la nuit, même si c’est plus calme, on a autre chose à faire. J’ai d’abord pensé à un remue-ménage d’animaux, rats ou souris. Ça grattait, ça crissait, ça griffait, ça furetait, je n’aurais pas su décrire le son exactement. Mais une chose était sûre : ça ne venait pas du sol, ça ne venait pas du bois, ça venait du dessous de sa couverture. Je tendais l’oreille, incapable de dormir, de penser à autre chose. Ou peut-être que je préférais guetter ce bruit et m’interroger pour pas penser à autre chose. De toute façon, je ne dormais pas. J’aurais dû. Mais je ne pouvais pas.

A force de l’épier, j’ai fini par remarquer que le bruit obéissait à un rythme précis. Régulier. Intermittent. Qu’est-ce qu’elle faisait ?... Elle grignotait quelque chose en cachette, quelque chose qu’elle ne voulait pas partager ? Non, c’était autre chose. Je me suis concentrée sur le bruit encore plus attentivement. Et c’est là que j’ai compris. Le bruit commençait quand il faisait clair et cessait quand il faisait noir. Elle avait besoin d’y voir. Elle écrivait.

A partir de ce moment, j’ai commencé à penser qu’elle n’avait plus toute sa tête. D’autres l’avaient perdue avant elle, des plus âgées, des plus solides. Elle ne tiendrait pas longtemps.

C’est pourtant sa sœur qui a flanché la première. Après un malaise, elle a disparu deux jours. Ces deux nuits-là, les bruits furtifs sous la couverture se sont intensifiés. Elle a griffonné presque jusqu’au matin. C’était de la folie. Elle courait à sa perte, plus vite que son crayon fiévreux sur son papier froissé.

Quand sa sœur est revenue, elles ont chuchoté pendant des heures. Bien que la fatigue m’assomme, j’ai réussi à saisir des bribes, entre deux sommeils entrecoupés de sursauts. La sœur revenait de l’infirmerie. La scribouillarde lui exprimait son soulagement de la revoir sur pied, mais s’inquiétait d’être à court de papier. Nous manquions des choses les plus essentielles, et mademoiselle réclamait du papier. Je m’apprêtais à me rendormir lourdement, quand la sœur a dit un mot que j’aurais reconnu entre mille, même si je ne parle pas la langue de ces chiens.

Les salauds !... Nous avons été pris ensemble, prisonniers ensemble, nous avons voyagé ensemble, nous étions encore ensemble à l’arrivée ici. Sa file avançait plus vite que la mienne, il n’osait pas se retourner pour voir si je suivais, je n’osais pas l’appeler : les corps tassés sur le côté, certains pliés dans une flaque de sang, formaient une haie de déshonneur suffisamment dissuasive. J’ai vu un des gradés le tirer par le bras hors de sa file, le pousser sans ménagement vers un petit groupe d’hommes massés non loin de là, en gueulant ce même mot, ce mot resté fiché dans ma mémoire comme une morsure, cet aboiement : « Sonderkommando ! ». Puis il a disparu hors de ma vue. Je ne sais même pas s’il est encore ici. S’il est encore en vie.

Je ne veux pas me rendormir… La fatigue m’écrase, mais je tends l’oreille pour en savoir plus. La sœur répète aussi plusieurs fois le mot… ai-je bien entendu ?... « Canada » ?... Est-ce que je délire, moi aussi ? Y aurait-il une porte de sortie à l’enfer ? Est-ce une destination spéciale pour les hommes du « Sonderkommando » ? Dois-je me mêler à leur conversation (et révéler que je l’espionnais) pour en apprendre plus, pour, peut-être, avoir enfin des nouvelles de Tadeusz ?...

La fatigue m’a vaincue. Depuis ce matin, elles ne sont plus là. C’est le moment idéal pour aller retirer de leur cachette ces petits papiers qu’elle gribouille toutes les nuits. Où trouve-t-elle le papier, d’ailleurs ? Il n’y en a presque pas ici. A part quelques étiquettes et des restes volés dans les poubelles des bureaux ou des cuisines par ceux qui y sont affectés. Que veut-elle faire de ces papiers ? Qu’y note-t-elle ? Un plan d’évasion ? Ecrit-elle à quelqu’un ?...

Je profite de la cohue du retour pour me jeter sur sa paillasse et retirer des fentes du bois les minuscules coupons de papier qu’elle y a enfoncés. Le faisceau d’un projecteur m’a révélé sa cachette au moment où elle les y glissait. Fébrilement, mes doigts palpent les planches grouillantes de poux derrière le matelas, s’emparent du secret, l’emportent avec moi pour le lire dans la nuit, loin des regards, à la lueur du même projecteur qui lui a permis d’exister. Je serai plus prudente qu’elle, je ne me ferai pas surprendre. Même si elle revient, ce qui est très peu probable, elle ne saura pas que c’est moi la voleuse. Les autres n’ont rien vu, tombées comme des masses dans le sommeil, cherchant la consolation de l’oubli. L’abrutissement est notre salut.

Les heures me semblent interminables avant que les derniers gémissements se taisent et que je puisse, enfin, le dos tourné aux autres, déplier les petits papiers, un par un, entre mes doigts gourds, à la lueur du projecteur dont le faisceau balaie le baraquement par intermittence, filtré par les planches disjointes et pourries. Enfin savoir, pour le Canada, peut-être pour Tadeusz…

Déception !!!... Non seulement les lignes, tordues, entremêlées, trouées, sont quasi illisibles, mais je ne reconnais pas la langue. L’alphabet est bien le mien, mais je ne vois nulle part mention de Tadeusz, du Canada ni du Sonderkommando, ou alors ces messages sont cryptés. Une rage bouillonnante, désespérée, se met à sourdre en moi, m’intimant de déchiqueter un par un ces petits papiers indéchiffrables, déplacés, stupides, prometteurs, excitants, traîtres. Je me ravise au moment de détruire le premier… je pourrai peut-être l’échanger contre quelque chose de plus utile. Tout se monnaye, ici. Autant n’avoir pas tout perdu. Même si j’ai déjà tout perdu.

Les deux sœurs ne reviennent pas le lendemain, ni les jours suivants. Comme la plupart de ceux qui disparaissent ici... Un convoi serait parti vers un autre camp, dit-on. Vers le Canada ?...

Il faudra l’arrivée des Russes, la libération du camp, l’interminable retour, pour que je découvre, quelques mois plus tard, les réponses manquantes et l’épouvantable clé du mystère. Les Sonderkommandos étaient constitués d’hommes robustes, sélectionnés à l’arrivée des convois pour s’occuper des fours. Ils vivaient à l’écart des autres prisonniers, accueillaient les victimes à l’entrée des chambres à gaz avec pour charge de les rassurer sur leur sort, puis évacuaient les corps et les cendres de leurs frères de misère et nettoyaient les lieux dans l’attente des suivants.

Toutes les trois à six semaines, l’équipe était éliminée et remplacée pour éviter les fuites. Ils en savaient trop. Mon Tadeusz a probablement été supprimé d’une balle dans la nuque, peut-être même dans l’une de ces chambres qu’il avait contribué, sous la menace, à entretenir, à moins qu’il ne soit mort d’épuisement avant… Comment le savoir, sans fichier, sans traces ?...

Les détenus appelaient « Kanada » (en référence à cette terre d’abondance) la partie du camp où étaient stockées et triées les affaires personnelles des victimes après leur dépouillement. Ceux qui travaillaient là pouvaient accéder plus facilement à des denrées rares entrées avec les bagages, les voler, les garder ou les échanger. A l’infirmerie, la malade (réelle ou jouée) avait certainement récupéré ainsi le papier pour sa jeune sœur, soit d’un des affectés au « Kanada », soit d’un membre du « Sonderkommando » alité au même moment… Tadeusz, peut-être…  

J’ai fini par apprendre qui était la jeune fille qui écrivait sous ses couvertures, la gratte-papier aux lignes énigmatiques, et pourquoi elle était tenue par cette obsession à mes yeux absurde, inadaptée, choquante : elle prenait des notes pour achever un témoignage laissé derrière elle.

Il ne me restait malheureusement aucun de ses petits papiers. Je les avais échangés, l’un après l’autre, contre de menus riens qui m’avaient permis, contrairement à elle, de rentrer vivante. Elle est restée vivante, pourtant, la petite Anne, grâce à son journal, peut-être plus que moi.


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