La charmille

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Le jardin de mes parents disposait d’une charmille. Le charme n’était pas typiquement un arbre de notre région : les cyprès et les buis étaient mieux indiqués pour résister à la sécheresse estivale. Mais le commerce de mon père, très lucratif, lui permettait de s’offrir des extravagances auxquelles les princes voisins n’avaient rien à envier. La charmille fut de celles-là. A son insu, il fut même précurseur de la mode qui s’installa, un siècle plus tard, dans les jardins tirés au cordeau des villas palladiennes.

Un drapier de Paris venu se fournir chez nous en velours et en soies d’Orient lui parla des charmilles. Avant même d’en avoir vu les premiers croquis, mon père fut séduit par le projet. Notre parc domanial regorgeait d’arbres centenaires qui fourniraient la fraîcheur nécessaire aux jeunes plants importés et les préserveraient du dessèchement.

Mon père fit aménager l’allée à l’est, où la chaleur matinale restait tempérée, et où l’ombre projetée des essences plus anciennes protègerait les arbrisseaux. Il s’était mis en tête qu’ils auraient suffisamment grandi, quand je serais en âge de me marier, pour que le cortège nuptial défile sous la voûte végétale décorée en grande pompe avant de franchir le seuil de notre demeure.

Il se trouve que les fenêtres de ma chambre donnaient sur le levant. J’ai ainsi grandi avec, pour horizon, la ligne douce des collines à l’arrière-plan et, au premier, l’allée des charmes en croissance dont les branches s’entrelaçaient avec élégance, suivant docilement l’arrondi des arceaux qui leur montraient le chemin à prendre.

Je ne me suis jamais mariée sous la charmille.

J’ai quitté la demeure familiale en hâte, comme une voleuse, une nuit de Vendredi Saint, avec l’homme que j’avais choisi. Avec lui et pour lui, je suis devenue renégate, proscrite, orpheline, démunie, besogneuse. J’ai connu la condition des exilés, des clandestins, j’ai prêté mes mains fines à des travaux qui, chez nous, étaient réservés aux servantes, et à d’autres ouvrages encore qui étaient interdits, comme la médecine des herbes et l’aide aux femmes « impures », - terme regroupant dans un vaste pêle-mêle celles en périodes de menstruations, celles en couches, celles qui désiraient avorter, celles qui avaient été forcées, celles à qui on avait transmis des maladies… bref, toutes celles qui n’étaient pas conformes aux règles de l’ordre établi.

Je n’ai jamais revu ma famille ni ma terre. Si j’étais revenue, j’aurais risqué la mort pour avoir osé la désobéissance, la trahison, le déshonneur. Telle était la loi des filles et des femmes de l’époque. Telle est-elle encore en certains lieux de votre « modernité ».

A la charmille, j’ai préféré mon prince charmant, même s’il ne possédait aucune des qualités requises pour satisfaire aux critères du code de mon clan. Je l’ai payé de ma jeunesse, de ma solitude, de notre vie précaire, secrète, laborieuse. Mais cette même vie m’a appris que deux êtres peuvent entrelacer leurs destinées plus solidement que les rameaux d’une charmille ne le feront jamais, que les épreuves vécues, affrontées, dépassées ensemble, nouent des alliances plus fortes que celles du mariage le plus fastueux, et que si les charmilles résistent aux rigueurs de l’hiver et du temps, capables d’atteindre sans flétrir un âge séculaire, deux êtres arc-boutés ensemble contre l’absurdité des moeurs peuvent aussi infléchir à leur humble mesure la croissance d’une société immature, et leur union traverser les saisons sans faner.

 

Côte à côte (20)

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Tous les visages familiers sont là, épanouis, enjoués, autour de la table. Le vin coule à flots dans les verres qui tintent. Les bijoux des femmes, les montres des hommes scintillent. Les enfants en tenue du dimanche jouent bruyamment à proximité, l’un d'entre eux rit même à s’en tenir les côtes. Les voix haussent le ton, rivalisent crescendo pour surmonter le brouhaha, des exclamations fusent, stridentes ou tonitruantes, singulières ou groupées ; on escalade le mur du son pour poursuivre les conversations entamées à droite, à gauche, en face, en diagonale, à l’opposé de la table et partout en même temps. Les antipasti, succulents, ont fait l’unanimité ;  les lasagnes, onctueuses, juteuses, cuites à la perfection, ont été un pur régal, quant au tiramisù, c’est une spécialité de la maison... Le nimbe des cigarettes, des cigarillos, des pipes de quelques originaux, encense la scène d’auréoles fumeuses, comme pour mieux bénir l’assemblée en fête.

Je ne pense qu’à toi qui n’es pas là.

Je ne pense qu’à toi qui n’es pas là.

Je ne pense qu’à toi qui n’es pas là.

  

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Si t'as d'ailes

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Il s’était construit ainsi. Il fallait bien avancer. Traverser les épreuves de la vie, assumer les responsabilités, même celles qui étaient arrivées trop nombreuses, trop tôt. Avancer enlisé dans les difficultés, les dents serrées, les poings fermés, face au vent. Pour la tendresse, pas la place. Pour la douceur, pas le temps. Pour la compassion, pas l’espace. Les émotions, c’était du temps perdu, de l’énergie en moins, une résistance plus faible aux événements. Un homme, un vrai, devait se montrer capable d’encaisser les coups de sort, de se relever même après un KO. Ouvrir son cœur… ce n’était pas qu’être faible, ce n’était pas que ralentir : c’était dangereux. C’était ouvrir la boîte à tout ce qu’il avait verrouillé dedans. Tout ce qu’il s’était interdit. Tout ce qu’il n’avait pas reçu des autres, tout ce qu’il ne s’était pas non plus accordé. Le cœur, c’était fragile, changeant, incontrôlable. Lui avait besoin de stabilité. Un jour, peut-être, quelqu’un trouverait la clé de la boîte, le soupirail d’entrée dans la forteresse. Peut-être. En attendant, c’était tranquille et confortable de vivre à l’abri des remparts, conforté par les contreforts de routines solides, de repères réguliers cuirassés d’habitudes. Malgré les coups du destin, il avait pris sa revanche sur les revers injustes, il s’était construit une belle vie, solide, réussie, enviée même par certains.

Elle n’avait eu besoin ni de clé, ni de soupirail. Elle était entrée par le haut, comme un oiseau. « C’était plus facile par là », avait-elle dit en guise de justification, comme une évidence. « D’en bas, quand je te regardais, ta citadelle était triste, austère, noire. Mais j'étais sûre que dedans, ce serait différent ».

« Comment pouvais-tu en être sûre ?  avait-il demandé. Tu sais si peu de moi. Si tu tombais dans des oubliettes ?... Si je t’y jetais ?... »

-C’était le risque à prendre.

-Pourquoi l’avoir pris ?

-A cause des papillons.

-Les papillons ?

-Les ailes fermées, vus d'en bas, ils sont tristes et ternes, comme toi. Mais quand ils les ouvrent… c’est un paradis, une explosion de formes et de couleurs, une pyrotechnie permanente.

-Qui te dit que j’ai des ailes ?

-Rien. Je suis venue voir...

-Et alors ? Tu es déçue ?

-Pas du tout. J’ai trouvé mieux que ce que j’espérais.

-Ah oui ? Quoi donc ?

-Toi. Le vrai toi. »



L'autre côté

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Un site internet démoli, 20 ans de travail pulvérisés, deux ordinateurs grillés, un volet cassé, quatre caries détectées (alors que je n'en avais plus depuis des années) et, depuis 8 jours, la grippe. Heureusement que je ne fais pas de voeux de bonne année, sinon, je penserais m'être trompée de formule ou, pire, n'avoir pas été entendue.

Pourtant, je pense que la vie m'entend. Je vais même plus loin : je pense qu'elle m'aime et veut le meilleur pour moi. En ce début 2025, est-ce que j'en suis encore si sûre ?

Eh bien, je n'ai aucune preuve absolue que ce soit vraiment le cas... mais, quitte à croire en quelque chose, même faux, je préfère croire qu'elle m'aime. Quel intérêt de ressasser que la vie m'exècre et prend plaisir à me bastonner ?

J'ai eu un ami qui, lui, en était persuadé. Il ne cessait de lui arriver malheur : il tombait dans les escaliers, se faisait renverser à vélo, était déçu ou trahi dans ses relations... Je comprends que, suite à des discours qui ont imprégné notre enfance, suite à une série d'événements contraires ou même dramatiques, on finisse par nourrir la croyance que la vie nous déteste, qu'on n'a pas droit au bonheur, qu'on est là pour en baver. J'ai plus de mal à comprendre qu'on puisse la cultiver. Comment vivre heureux sur une telle toile de fond ?

Peut-être que finalement, la vie n'est ni aimante ni méchante, qu'elle est juste impartiale, factuelle, neutre. Alors, autant accueillir ce qui vient avec la même neutralité. C'est ce que je m'entraîne à faire. C'est là. C'est arrivé. Je ne peux pas le changer. Maintenant, qu'est-ce que j'en fais ? 

Passés la contrariété, le stress, l'énervement, passés le ras-le-bol et le découragement, je constate que ce début 2025 me fait aussi voir et réaliser tout ce qui va bien dans ma vie. La grippe passera. J'ai les moyens de me soigner, de faire réparer le volet, de remplacer les deux ordinateurs. Des gens compétents se mobilisent pour m'aider. J'ai peut-être trouvé un meilleur endroit pour recréer un meilleur site internet, plus lisible, plus léger, plus beau et, en prime, totalement gratuit.

Janvier m'a offert des scènes d'hiver féérique comme nous n'en avions plus depuis longtemps, des paysages givrés, ciselés, nacrés de rose, des festins d'oiseaux autour des mangeoires sur le balcon, et bientôt les dix-huit ans de mon grand, ce magnifique garçon qui se transforme peu à peu en homme. Aurais-je pris le temps de m'arrêter sur tout cela si j'avais eu la tête dans le guidon ? Si les circonstances ne m'avaient pas intimé : "Arrête-toi ?" Je repense à ce texte écrit il y a longtemps (2014) pour quelqu'un d'autre...

Alors, non, c'est vrai, je ne peux pas affirmer avec certitude que la vie m'aime, nous aime.

Je préfère simplement le croire, parce que ça rend mon passage ici plus doux, plus léger,  parce que ça lui donne plus de sens, et aussi parce que ça me donne plus envie d'être là, de m'investir dans ce que je fais, d'être présente pour les autres, de créer du beau, du lien, du vivant.

Et à bien y réfléchir, vraie ou non, je trouve cette raison suffisante.

 

 

Feu

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Il est un feu brûlant qui ne laisse pas de cendres
Quand on le croit éteint, il prépare l’étincelle
Sa flamme se ranime et repart de plus belle
Et, en butte aux obstacles, monte au lieu de descendre
 
Il est un feu brûlant qui vous touche à pierre fendre
Vous laisse atteint au cœur le plus pur de votre âme
Pénètre vos zones d’ombre plus profond qu’une lame
Et sans douleur vous sonde, aussi patient que tendre
 
Il est un  feu aimant  à ne rien y comprendre
Qui vous fond en douceur d’un élan continu
Qui plus il vous laisse nu, vous porte haut dans les nues
Et ne sait que donner, sans rien forcer ni prendre
 
Si son brasier vous touche, nul doute, vous le saurez
Une joie sans raison vous flambera comme une torche
Vous serez l’huile, le feu, la bougie et la mèche
Dedans incandescent, dehors chaud sans brûler

Ce feu a mille visages, dix mille noms, cent mille bras
Que vous soyez flambeau ou que vous le passiez 
Que vous l’ayez perdu ou que vous l’attendiez
Si vous le désirez ardemment, il viendra
 
Car il vise plus juste qu’une parfaite arbalète
Car sa flamme vive en vous démultiplie la vie
Car sa vigueur ouvrant votre chair comme un fruit
Vient se ficher tout droit au noyau de votre être
 
Et irradie en vous des pieds jusqu’à la tête
Ne laissant plus de vous rien qui ne soit à lui. 

Sylvie PTITSA

in "Des nouvelles des éléments",

éditions Seepia, 2018

 


 

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