Côte à côte (18)

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 Côte à côte (18)

 

C’est fou comme tout est identique. Même plage, mêmes touristes, mêmes parasols, même « carte postale ». Même lumière, mêmes odeurs, mêmes lignes parallèles et perpendiculaires, même « repère orthonormé », je me souviens l’avoir pensé en ces termes… Est-ce que les mêmes gens reviennent ici année après année ? Peut-on trouver du plaisir à passer son temps libre toujours au même endroit, avec les mêmes personnes, à faire les mêmes choses ? C’est un mystère pour moi. La surimpression temporelle est dingue : je suis propulsé un an en arrière à partir du présent, rien n’a bougé, je me croirais dans un musée de statues de cire.

Même ce vieux chien noir, là, près du transat, au pied du parasol jaune, il me semble qu'il était déjà là. Est-ce qu’il ne surveillait pas, déjà, les mouvements des serveurs à l’intérieur du Velazzura, à l'affût de restes alléchants ou d’un bon os à moëlle ? Lui aussi est statufié ? Ou est-ce que les touristes, les étés, se ressemblent tellement qu’on ne décèle pas de différence d’une année à l’autre ? En tout cas, l'effet flash-back est sidérant, d’autant plus que j’ai eu le temps d’en ressasser les derniers détails….

Je venais de passer cette plage aux parasols jaunes et de bifurquer vers le centre-ville, chaussures aux pieds, sac au dos, quand j’ai croisé un vieil homme courbé sur son déambulateur, soutenu par un jeune garçon, son petit-fils peut-être. Le trottoir était étroit, je me suis écarté pour leur céder la place, songeur : ça aurait pu être moi ce vieil homme, si je n’avais pas eu la chance d’avoir la solide santé de ma mère, presque centenaire, encore autonome… Crac ! Mon pied rippe dans un bruit d'os contrariés sur le bord du trottoir, ma cheville ploie, le poids du sac m’entraîne vers l’avant, je m’étale de tout mon long devant le déambulateur.

C’est l’autre papy qui a eu le bon réflexe : il a pilé à temps pour ne pas trébucher sur moi et ajouter sa chute à la mienne. Je me relève, grimace, baragouine dans un italien approximatif que ça va aller, je vais repartir, le gamin me tend mes lunettes, qui par chance ne sont pas cassées, … et non, ça ne va pas : je ne tiens plus debout, je ne peux pas poser le pied, encore moins marcher. Entorse sévère à la cheville gauche. Ambulance, soins, rapatriement, retour à Dijon. L’accident top con du pèlerin crétin. Tu annonces que tu pars pour un périple de plusieurs milliers de kilomètres, tu rentres sur un brancard au bout de quinze jours à peine. C’est ce qui s’appelle se vautrer, au propre et au figuré…

Histoire de faire contre mauvaise fortune bon cœur, je profite de mon immobilisation pour aller consulter un dermatologue au sujet d’un petit psoriasis qui me gratouille au creux du coude. Deuxième coup dur : ah, ce n’est pas un petit psoriasis, mais un potentiel cancer de la peau. Prélèvements, analyses… C’est bel et bien, ou plutôt moche et bien, un cancer de la peau. Pas grave, pas très avancé, mais il faut traiter : inciser, retirer les cellules cancéreuses, suturer, laisser cicatriser, surveiller en cas d’éventuelle récidive. Et bien sûr, surtout, éviter le soleil. Je pensais repartir au bout de quelques semaines, à l’automne, quand ma cheville serait rétablie et qu’il ferait moins chaud. Finalement, avec ce cancer, j’aurai mis un an.

Autant dire que cette année, j’y vais en manches longues, par toutes les météos, et surtout à fond. J’ai assez attendu, assez rongé mon frein, assez pensé à tout ce que je pourrais oublier de mes projets, de mes voyages, si jamais mon chemin s’arrêtait là. Le champ des possibles rétréci comme une peau de chagrin, jusqu’au point final, jusqu’à l’immobilité du marbre. Cette année, cap sur Venise, je pars sur la route de la soie direction Samarcande, comme j’en rêvais l’année dernière, et je remonte encore plus loin, jusqu’à la Chine. Ca prendra le temps que ça prendra. Je n’ai plus celui de différer mes rêves.

 

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Côte à côte (17)

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 Côte à côte (17)

 

« Je l’aime Emilio, je t’assure que même après cinquante ans de mariage, je l’aime comme au premier jour ! Mais sa cuisine, Santa Madonna ! Sa cuisine !!!...

-Arrête de faire l'acteur, tu déjeunes chez moi un jour sur deux. Tu ne subis pas tant sa cuisine que ça.

-Tu crois ça ? Tu ne sais pas tout ! Le soir, elle me ressert les restes du midi au lieu de cuisiner quelque chose d'autre !

-Pourquoi ne pas cuisiner toi-même ? Tu le faisais bien avant votre rencontre ! Et tu étais même bon cuisinier, dans mon souvenir !

-Je suis fatigué… Elle est plus jeune, elle a l’énergie pour ce genre de choses, non ? Elle ne s’en sortait pas trop mal au début de notre vie commune...

-Si on met de coté que tu refusais de manger autre chose que des pâtes. Ce qui laissait peu de place à sa créativité française…

-Mais les pâtes, c’est ultra-créatif au contraire ! Il y a cent mille façons de les accommoder ! Ca se mange avec tout !

-Si on met de côté que tu étais choqué qu’elle ne cuisine pas les bonnes pâtes avec la bonne sauce… et que tu en faisais tout un plat à chaque fois...

-Mais enfin, Emilio, ce n’est pas à toi que je vais l’apprendre : chez nous, le type de sauce dépend du type de pâtes ! Toi-même, tu ne fais aucune erreur sur ce point !

-Je ne fais pas d’erreurs parce que je connais ton intégrisme en la matière ! Crois-moi, quand je suis seul, je ne m’embarrasse pas de tant de scrupules...

-C’est l’avantage de vivre seul !

-Il y a aussi des inconvénients… et puis, si tu n’aimes pas ses pâtes, pourquoi ne pas la laisser te faire un pot-au-feu, une choucroute, une côte de bœuf... ?

-Mais parce que c’est plein de légumes ! Du vert, encore du vert, encore et toujours du vert ! Vert le chou de la choucroute, verts les poireaux du pot au feu…

-… et vertes les frites avec la côte de bœuf ??...

-Elle ne fait pas de frites ! Elle fait des pommes de terre sautées et des brocoli ! Encore du vert ! Je suis cerné, je te dis ! Et là, on est en été : la pleine saison des haricots… et des salades !! Elle prétend qu’il fait trop chaud pour cuisiner. Si je l’écoutais, on mangerait tous les jours des feuilles, et avec ses manies de Francese, elle serait capable de vouloir me faire gober les escargots avec !

-Tu exagères, comme toujours !

-Pas du tout ! Sais-tu que pas plus tard qu’avant-hier, elle a refusé de cuisiner des lasagnes parce qu’il fallait allumer le four ? « Ca va chauffer encore plus l’appartement », qu’elle disait ! « Fais-les toi-même si tu en as tant envie ! De toute façon, les pâtes, c’est ta spécialité, tu as le patrimoine génétique pour ça, vas-y, fonce ! !...»

-Elle se trompe ?

-Non, bien sûr que je suis le meilleur pour les pâtes, pas besoin de se référer à la génétique pour le savoir ! Mais c’est à elle de me faire à manger ! C’est ma femme, non ? Et elle est jeune !

-Si tu voulais une femme docile, il ne fallait pas la prendre jeune, et encore moins française ! Ils ne savent faire que la Révolution, leur histoire est bourrée de guerres et de coups d’Etat !

-C’est vrai ça, pourquoi suis-je allé pêcher une Française, alors qu’on avait tant de filles gentilles chez nous ?

-Ce n’est pas plutôt elle qui t’a pêché ?...

-Si, j’avoue, mais… à l’époque, c’était moins compliqué ! Sa cinglée de copine vegan n’avait pas encore jeté la zizanie dans notre couple !

-C’est surtout qu’à l’époque,  c’est toi qui cuisinais pour elle… vous aimiez même ça !

-Mais oui, c’était plus simple ! On riait ensemble dans la cuisine, on préparait les plats en s’embrassant par-dessus la table. Je lui disais quoi faire, elle suivait mes consignes, je dirigeais la recette comme on mène une danse....

-En fait, c’est ça qui ne te plaît pas  : en cuisine, maintenant, c’est elle qui prend les décisions et les initiatives ! Elle "porte la culotte", comme on dit dans leur langue...

-Je préférais quand elle portait des jupes… ou pas de culotte !!

-Tais-toi !! Si Pia t’entendait, elle dirait encore que tous les hommes sont des obsédés, des vicelards !

-Aimer le plaisir, savourer la vie, c’est être un vicelard ? C’est Pia qui est prude, cette bigote médisante, plate comme une limande !

-A propos de savourer, que dis-tu de mes spaghetti alle vongole ?

-Ils sont fameux, comme toujours… tu crois que je pourrais revenir ce soir ? Si je fais abstraction des menus, dans notre couple, c’est l’entente parfaite ! Tu pourrais nous sauver ! Je resterais son mari, je mangerais juste chez toi...

-Elle validerait cet accord tripartite, ta frondeuse française ?

-Hum… Elle pourrait avoir envie d’aller manger ailleurs, elle aussi…

-Avec un plus jeune !...

-Et si tu me donnais une portion à emporter pour mon repas du soir ?...

-Pourquoi je ferais ça ? Je n’ai pas envie de me brouiller avec ta femme, moi ! Elle serait capable de me défoncer le crâne avec la poêle où elle frit ses grenouilles !

-Aaargh, ne me parle pas de ça ! Les cuisses de grenouilles ! En plus, elle y met plein de persil (comme pour les escargots) : encore du vert !!

-Je maintiens que la meilleure option serait que tu repasses derrière les fourneaux et re-cuisines toi-même ce qui te fait envie. Tu serais plus libre des…  couleurs de ton assiette.

-Tu n’as pas de meilleure nouvelle ?

-Si ! Giana a enfin obtenu gain de cause pour son amoureux. Le procès a été révisé, il a été blanchi et acquitté ! Il sort de prison bientôt.

-La brave petite ! Ses efforts ont payé ! Comme elle doit être heureuse ! Elle le mérite ! Tout ça parce que l'autre véreux de patron a voulu rendre le jeune coupable de son escroquerie, profitant du fait qu'il était inexpérimenté et étranger.... On ne sait d’ailleurs pas où est partie récidiver cette crapule… sûrement un peu plus loin sur la Côte ! Ce ne sont pas les crédules qui manquent, malheureusement...

-Et Angelo a retrouvé du travail dans une autre agence, pas très loin d'ici. C'était inespéré après le scandale de l'année dernière qui avait éclaboussé son affaire.

-Où ?

-Alassio, je crois... Ou Albenga ?... Enfin, ce secteur-là.

-Il a bien fait de démissionner. Son associé était une véritable ordure. On sait où il est, lui ?

-Pas que je sache.

-Tu as appris tout ça sur le marché ?

-Oui, en vendant ma pêche…

-Et Tekle ? Des nouvelles ?

-Aucune…

-Et…

-Je sais ce que tu vas me demander !

-Quoi donc ?...

-Si je suis allé chez la quincaillère !

-Pas du tout ! Je voulais… savoir avec quel blanc tu cuisines tes vongole !

-Pas à moi, mon vieux, on se connaît trop bien !

-Bon, bon, d'accord... Alors, la quincaillère ? Tu l'as vue ?...

-Je te le dirai si tu te remets à la cuisine !

-C’est un complot avec ma femme ?!?

-Non, un conseil d’ami pour la paix des ménages ! Je l’aime bien, ta femme !

-Facile, toi tu ne subis pas sa cuisine !! »


 

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Côte à côte (16)

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 Côte à côte (16)

 

Tekle est parti. C’est dommage, je l’aimais bien, ce gamin. A force de se saluer de loin, on avait fini par sympathiser, même sans se parler beaucoup. On avait tissé une relation discrète, silencieuse. Il a disparu du jour au lendemain, sans me dire au revoir. Comme ma femme… La vie est trouée d’imprévus. On fait son maximum pour la plier, la forger, lui donner une forme, un sens, mais en définitive, on ne contrôle pas grand-chose…

 

Il paraît que le gamin aurait pris la direction de la France. Trop  compliqué de faire venir sa famille ici : le climat politique n’y est pas propice… Au vu des dernières élections chez nos voisins, pas sûr que la France se montre plus hospitalière que l’Italie pour les Erythréens, pour les étrangers en général…

 

Dire que ça fait déjà un an… Un été a remplacé l’autre, certains touristes ont disparu, d’autres sont revenus, les habitués côtoient les nouveaux arrivants, et au village, la vie suit son cours : Gepetto déprime en espérant le retour de son fils, toujours porté disparu en mer, l’accident de la gelateria Rosanna demeure inexpliqué, mon meilleur ami  me supplie de l’inviter à déjeuner quand sa Française de femme lui prépare des trucs bizarres (surtout s’ils sont verts), Domenico me taquine sur mes rêves romantiques dignes d’un feuilleton américain (« Emilio, seriosamente ?! ») … et nous n’avons jamais su, finalement, qui avait gagné le pari au sujet de l’idylle du type en chemisette et de la petite touriste du front de mer, car nous ne les avons pas revus.  Domenico continue à penser que leur histoire a fini avec l’été, moi qu’elle a eu un hiver, et peut-être même un printemps : on ne se refait pas !

 

A l’entrée du port, mes lignes trempent toujours, moins à l’affût du goujon que des nouvelles du village… mais pas ce matin ! Car ce matin, c’est jour de marché, et en bon cuisinier, j’aime acheter et choisir mes produits moi-même. Flâner parmi les étals, humer les senteurs mélangées, caresser la rondeur des tomates, choisir les olives, saluer les amis, acheter le fromage et la charcuterie à la coupe, imaginer déjà la variété des plats possibles, laisser traîner dans les allées mes oreilles, comme mes lignes, au cas où une conversation savoureuse y mordrait, frétillante d’une nouveauté toute fraîche… et justement, ce matin, le marché complet ne parle que de ça : la nouvelle quincaillerie qui vient d’ouvrir Via Garibaldi, juste à côté de la gelateria Rosanna, là où, l’année dernière, s’est produite la fonte inexplicable de toutes les glaces, jusqu’en pleine rue. Mais ce n'est pas tout : la nouvelle boutique est tenue par une FEMME. Et, pour achever de jeter de l’huile sur le feu et de l’excitation dans les esprits, elle n’est pas d’ici ! (D’où exactement, on ne sait pas, mais pas de chez nous, c’est sûr !).

 

Au pied des étals, entre clients et commerçants, les commentaires fusent :

« Une femme dans une quincaillerie ! Mais qu’est-ce qu’elle y connaîtra !

-Vous êtes sûre qu’elle n’a pas de mari ? Elle ne s’occupe peut-être que de la caisse, et lui du conseil aux clients? Non ?... Ou alors un cousin, un frère, un fils, un oncle ?... Un grand-père ??...

-Rien du tout, je vous dis ! Pas l’ombre d’une paire de couilles derrière son comptoir.

-Et qu’est-ce qu’elle vend, l’incompétente ?

-De tout ! Enfin, de tout ce qu’on trouve habituellement dans une quincaillerie.

-Il paraît qu’elle a même des tondeuses à gazon !

-Et des filtres à particules !!

-Hein ? Mais ça n’a rien à faire dans une quincaillerie, ça !

-Eh ben, elle en a ! C’est Claudio qui me l’a dit, il les a vus !

-Elle a de beaux outils aussi, allez !

-Que voulez-vous dire ?

-Vous avez vu son décolleté ? Ce n’est pas légal, une devanture pareille !

-Et ses fesses ? Ce sont des vraies à votre avis ? Ou une publicité triomphale pour la chirurgie ?... »

(Pia et Paola, nos Mitraillettes locales, se sont mêlées à la discussion : immédiatement, les propos ont pris un tour plus… offensif).

« Elle ne tiendra pas, c’est sûr. Je lui donne six mois pour faire faillite !

-Elle pourra toujours se recycler en vivant de ses charmes… enfin, de ses formes ! Peut-on parler de charmes quand ça déborde autant des mains d'un honnête homme ?

-Eh, planche à pain, tu es jalouse ! Certains hommes les aiment rondes ! La plupart des hommes, même, et tant pis pour les top models !

-A voir le défilé de couillus qui passe la porte de la quincaillerie depuis son ouverture, il semble que l’importée possède de bons arguments de vente…

-Mais non, voyons, c’est juste de la curiosité !

-Tout dépend où tu places la curiosité ! Tu connais les hommes, non ? Ceux du village comme ceux de n’importe où !

-Je rigolerais qu’elle soit lesbienne, tiens ! C’est tellement à la mode, maintenant, que ça lui vaudrait peut-être un sponsor !

-Tu dis n’importe quoi, les quincaillers n’ont pas de sponsor ! Ce sont les sportifs !

-N’empêche que c’est louche qu’elle n’ait aucun homme dans son entourage ! C’est sûrement une femme de mauvaise vie, si elle les fait fuir !

-Les femmes de mauvaise vie les attirent comme des mouches, au contraire ! Tu sais bien que tous les hommes, jeunes ou vieux, sont vicieux !

-Dites-moi Paola… »

(C’est la Française qui parle, celle qui cuisine des trucs bizarres…)

«  …à quand remonte le dernier moment que vous avez passé avec un homme, mmmmh ?... Dites, monsieur, vous auriez des épinards frais ?...

-Encore des trucs verts !!! » 

(Là, c’est son mari...).

« Tu ne peux pas cuisiner des pâtes, comme tout le monde ?

-Amore, les pâtes et les gnocchi, tu les cuisines mieux que moi ! Veux-tu passer en cuisine et t’occuper du déjeuner ? Ce sera une bagatelle, nous ne recevons que vingt personnes… dont une allergique au gluten, une qui mange sans lactose, une qui refuse le fromage, une vegan pure et dure et…

-Ah non ! Dis-moi que tu n’as pas invité ta copine démente, la niçoise ??!

-Tu as bien invité ton cousin hypercholestérémique, à qui il faut tout cuisiner sans sel, sans crème et sans beurre ... ?

-Mais ce n’est pas pareil ! C’est une maladie, le cholestérol, ça ne se choisit pas ! Ce n’est pas une lubie alimentaire !

-Nous maîtrisons à fond le sujet, mmmh ?... Donc, pas d’épinards ? Quelle alternative « non verte » proposes-tu ?

-Je vais à la quincaillerie !!!!

-Ce n’est pas là-bas que tu trouveras des pâtes !!! Et je te rappelle notre accord : celui qui cuisine décide du menu !!

-Les Françaises sont encore plus impossibles à vivre que les Italiennes, ma parole !

-Il fallait y réfléchir avant !

-Et voilà, la quincaillère a gagné un nouveau client… tout ça à cause des épinards !, commente Pia, ravie.

-Allez, les épinards n’y sont pour rien ! Les responsables, ce sont ses seins !! »

 

Voilà pourquoi j’aime le marché. On y sert des tranches de fromage, des tranches de jambon et des tranches de vie. Je suis resté hors de la conversation, mais j’ai ri à m’en tenir les côtes.

 

Grâce à l’ambiance du marché, à cette immersion dans la foule, le bruit, la vie quotidienne des autres, j’oublie aussi un peu ma nostalgie de ma femme… et mon envie d’en retrouver une. Voilà qui plaira à Domenico. Je me demande ce qu’il pense de la quincaillère ?... » 


 

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Bolzano

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Je poursuis mon voyage en images. Après m'être rafraîchie dans les Dolomites, me voilà revenue en ville... Toutes les photos utilisées pour ce texte proviennent de l'article "Bolzano, due tradizioni per una città magica - Cosa veder a a Bolzano" sur le site luoghidiinteresse.it  On y va ?...

 

Le bulletin météo est catégorique : aujourd'hui sera une nouvelle fournaise. J'ai beau être d'ici, je n'aime toujours pas la chaleur. Depuis que j'ai emménagé en périphérie, chaque retour au centre-ville, en particulier l'été, quand la saison touristique bat son plein, est un calvaire. Mais pour toi...

J'ai pris le bus pour éviter les bouchons et le casse-tête du parking une fois sur place. Sur la Passeggiata del Talvera, quelques arbres distribuent gracieusement une ombre propice. Il fait encore frais. J'ai avancé ma venue de plusieurs heures pour avoir quitté la ville avant le pic de canicule. Et puis, je veux t'apporter des fleurs fraîches, encore gaillardes sur leurs tiges, et parfumées. 

Comme chaque fois, j'ai le coeur qui bat. C'est stupide, n'est-ce pas ? Mais il bat...

 

 

Bolzano

 

A l'approche de la ville, le ballet des cabines, sur les trois lignes de funiculaire, se précise. Prendre de la hauteur... est-ce la solution ?

Depuis l'arrêt de bus, je gagne la Piazza delle Erbe, tout en longueur, avec ses étals bigarrés, pressés au pied d'élégantes façades... voyons, quelles fleurs vais-je te prendre aujourd'hui ? Les roses ? Seront-elles encore soyeuses à mon arrivée, ou leur coeur sera-t-il déjà lourd ? Les lis ? Je les adore, mais leur parfum intense peut donner le tournis... Lesquelles alors ? Tournesols, gerberas, freezias, glaïeuls ?... Le ciel bleu vire déjà au gris pâle, l'air se charge d'une moiteur étouffante, aggravée par le parfum capiteux des senteurs florales mélangées. Je dois y aller... Incapable de me décider, je saisis au vol un bouquet mixte, dont les dominantes rouge et blanche me semblent appropriées.

 

 

Bouquet en main, je me hâte vers ma destination. Serai-je à l'heure ? Il ne faudrait pas que...

Devant le Duomo, comme à l'accoutumée, et en dépit de l'heure matinale, les guides touristiques ont massé leurs troupeaux. Les premiers bus ont déjà déversé sur le parvis leur chargement... Drapeaux, casquettes, ombrelles, chaque berger y va de son accessoire remarquable pour rallier et orienter ses moutons. Au pied de l'édifice gothique, dont les tuiles alignent des losanges réguliers, une horde hérissée de manches télescopiques se dispute le meilleur angle pour prendre son selfie.

Optimiser, maître mot de la trépidation moderne. On optimise tout, même les vacances. Prime spéciale à celui qui cadrera le meilleur selfie, trouvera l'angle de vue le plus original ou retiendra le maximum d'informations débitées par le guide (les écoutent-ils vraiment, ou scroller les notifications, épouiller les spams, mitrailler l'écran de réponses urgentes à des mails encore plus urgents, est-il prioritaire ?...)

Et toi, optimises-tu ?... Si oui, sûrement pas la même chose que nous... là où tu es.

 

Bolzano

 

J'arrive enfin. Par chance, j'ai réussi à ne pas être en nage. Je pousse la lourde porte. Ouf... L'office n'a pas encore commencé. A pas feutrés, m'obligeant à respirer lentement pour calmer ma respiration et mon coeur qui bat fort, toujours trop fort, je me dirige vers l'autel. La fraîcheur ambiante me remet d'aplomb... en même temps qu'elle soulève une tornade de questions : pourquoi toi ? Pourquoi ici ? N'avais-tu pas mieux à faire de ta vie ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi si jeune ? Et nous ?...

Hier encore, tu prenais ces bus, ces télécabines, tu parcourais les rues de cette ville, t'asseyais sur ces places pour y boire un "stretto", arpentais ces trottoirs, ces parcs, ces esplanades, fendais cette foule envahissante de ton pas souple, touchais ces légumes, ces fleurs, l'eau gazouillante de ces fontaines, riais avec moi de ces touristes insolites, croisés ici ou là, au hasard de nos pas, comme cette grande girafe et sa toute petite femme, t'en souviens-tu, enlacés devant la vitrine d'un antiquaire à discuter du prix d'un gramophone... ?

Mais non, tu ne t'en souviens pas, tu n'es plus là, tu n'es plus de notre côté du monde, et Dieu seul sait quels souvenirs t'en restent... pourquoi Dieu, d'ailleurs ? Pourquoi toi, pourquoi maintenant, pourquoi ainsi, toi qui aimais tant la vie et ses plaisirs, toi qui n'avais reçu aucune éducation religieuse ?...

J'ai mis mon bouquet dans le vase, près de l'autel. Tel est l'accord avec ta hiérarchie, puisque mon sexe ne m'autorise pas à entrer là où tu es, puisque je ne peux pas non plus te le faire remettre, à toi qui ne possèdes plus rien, même pas ta personne ...

Les fleurs resteront dans l'église, le temps de faner, tu ne sauras pas qu'elles viennent de moi, mais elles seront près de toi à chaque office, à chacun de ces temps de prière qui rythment ta nouvelle vie, celle qui m'est fermée.

Et si un jour, par miracle, tu sors d'ici, comme avant, comme maintenant, je serai là.

 

 

Bolzano

 

Alleghe

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Comme l’année dernière avec ma série « Côte à côte », je profite de la pause estivale pour surfer sur des images qui m'inspirent de petits textes. Une fois de plus, je ne saurais expliquer d'où me viennent les idées : à un moment, une photo « m’appelle », et très vite, en la contemplant, une phrase m'arrive. J’écris la phrase... tout le reste du texte, à peu de choses près, se déroule alors devant moi comme une pelote de fil.

La rédaction de l’article sur les « Katakombenschulen » m’a donné envie de chercher des images du Tyrol du Sud. Est-ce parce qu’il fait chaud ? Du Tyrol, j’ai glissé dans les Dolomites, où j’ai rencontré « ma » photo du jour. Et, après un petit crochet par Wikipedia, voici l’étrange texte qui en a jailli…


John Winder - Photo du village d'Alleghe, Dolomites, Italie


L’été, vous dévalez les pentes de la montagne à skis, tels des fourmis la pente de leur fourmilière, ou vous patinez sur le lac, parmi les cygnes devenus piétons. Mais l’histoire de ce lac, sous les lames tranchantes de vos patins et les bedaines arrondies de vos barques chargées de touristes insouciants, la connaissez-vous ? Laissez-moi vous la raconter, moi qui la connais… 

Le 11 janvier 1771, un glissement de terrain en provenance du Monte Piz, une simple colline bordée par les eaux fougeuses du Cordevole, a balayé le village de Riete, provoquant la mort de 49 personnes. Si la pierre, pour vous, évoque la durée, la stabilité, la montagne n'en est pas moins un corps vivant, soulevé par une respiration intrinsèque, irrégulière, imprévisible... En 1771, bien sûr, la montagne ne faisait l'objet d'aucune surveillance, d'aucun relevé sismique. Certes, elle avait manifesté des tressaillements de roc, des frissons de gravier, mais rien qui laisse présager d'un ébrouement aussi brutal. Tout juste avait-on relevé quelques chutes de pierres, ici et là...

La vallée se retrouva obturée par l'éboulis ; les eaux du Cordevole, bloquées dans leur ruissellement naturel, s'amassèrent en un lac profond qui engloutit l'un après l'autre les villages au fur et à mesure que son niveau montait : d'abord Péron, lotie au fond de la vallée, puis Soracordevole, Sommariva, Costa et Torre... Au total, 208 personnes durent abandonner tous leurs biens, tous leurs souvenirs, aux eaux menaçantes du lac et se chercher, en plein hiver, un autre abri. 

Après deux mois, la vallée commençait à cicatriser ; c'est là qu'un second malheur la frappa, comme si le premier n'avait pas suffi : après un printemps martelé de pluies torrentielles, le 1er mai de la même année, un résidu de terres et de pierres se détacha de la montagne pour percuter le lac, produisant  une immense vague qui rafla le presbytère, une partie de l'église et une poignée de maisons restées debout après le premier accident. Trois nouvelles victimes périrent. Stable, rassurante, sûre, la pierre, vraiment ?... 

Aujourd'hui, grâce à son lac dont le miroir limpide reflète les falaises acérées de la majestueuse Civetta , la commune d'Alleghe est l'une des plus attractives des Dolomites ; des touristes du monde entier s'y pressent et s'y prélassent, été comme hiver. Vous qui patinez ou naviguez sur le lac, faites mémoire des familles qui ont tout laissé sous sa surface ; souvenez-vous que votre joie insouciante d'aujourd'hui vient caresser les deuils d'hier, comme des deuils d'aujourd'hui deviendront, peut-être, consolations et allégresses de demain.

Ainsi passent vos vies, plus éphémères que le filet de fumée d'une chandelle que l'on souffle, tandis qu'au fond de l'eau, parmi les murs éboulés, les toits effondrés, les charpentes vermoulues, nous retenons ce qui fut, nous, les détachées, nous, les migrantes des cimes assimilées aux crevasses lacustres, nous, les gardiennes de la mémoire, nous, les pierres. 


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 Image : juzaphoto.com 

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