Shooter

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« Notre tâche d’homme est de trouver les quelques formules qui apaiseront l’angoisse infinie des âmes libres. Nous avons à recoudre ce qui est déchiré, à rendre la justice imaginable dans un monde si évidemment injuste, le bonheur significatif pour des peuples empoisonnés par le malheur du siècle. Naturellement, c’est une tâche surhumaine. Mais on appelle surhumaines les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir, voilà tout. Sachons donc ce que nous voulons, restons ferme sur l’esprit, même si la force prend pour nous séduire le visage d’une idée ou du confort. La première chose est de ne pas désespérer. N’écoutons pas trop ceux qui crient à la fin du monde. Les civilisations ne meurent pas si aisément et même si ce monde devait crouler, ce serait après d’autres. Il est bien vrai que nous sommes dans une époque tragique. Mais trop de gens confondent le tragique et le désespoir. « Le tragique, disait Lawrence, devrait être comme un grand coup de pied donné au malheur. » Voilà une pensée saine et immédiatement applicable. Il y a beaucoup de choses aujourd’hui qui méritent ce coup de pied. »

Albert CAMUS

J’en ai pas encore fini

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Je venais de poser mon stylo et de fermer les paupières Je pensais éteindre mon cerveau en éteignant la lumière Mais mon stylo et mon cerveau se sont vite réunis Ils me conseillent de me relever car j’en ai pas encore fini J’en ai pas encore fini avec le texte du jour J’ai des rimes plein les joues qui valent peut-être le détour Alors je me relève cette nuit, demain, après-demain Avec l’expérience d’un daron et l’enthousiasme d’un gamin J’en ai pas encore fini avec l’envie d’écrire Car quand le monde va trop vite, y a que ça qui m’aide à ralentir Quand mon cerveau constate, c’est mon stylo qui comprend Qui sait prendre du recul, noircir la page en m’éclairant Mes textes savent lire en moi, même dans les moments de brouillard Et chaque phrase est une lampe-torche sur ce que je n’ose pas voir J’écris pour compenser l’impuissance de voir ce qui brûle autour Pour contrer nos silences face à ceux qui crient au secours J’écris enfin et surtout pour partager nos chairs de poule Pour que nos solitudes se reconnaissent au milieu de la foule Que nos émotions fassent équipe, plein de sourires interactifs Et que la scène devienne un grand battement de cœur collectif J’en ai pas encore fini avec la nostalgie La fiancée des bons souvenirs qu’on éclaire à la bougie Face à tout ce bonheur passé, j’essaie de pas rester spectateur Et je me bats comme un taré pour que l’avenir soit à la hauteur J’en ai pas encore fini avec mes combats silencieux Ceux qui se cachent derrière les sourires et les projets ambitieux Ceux qui me répètent heure par heure que Grand Corps Malade C’est pas juste un nom d’artiste mais des galères en cascade Y’a des souffrances qu’on partage, et souvent je tends la main Mais y’a des blessures égoïstes et des épreuves sans témoin Alors je fais le dos rond, je m’endurcis, je me rassure Et je serre tellement les dents que mes silences ont des morsures Mais j’en ai pas encore fini avec ce putain d’optimisme Il me colle à la peau même dans les moments les plus tristes Mon optimisme est mal élevé, il ouvre tout le temps sa gueule Dans chacun de mes albums, il veut être le premier single Mon optimisme me rattrape, souvent là pour compenser Il dévie les chemins tracés et les destins qu’on pensait Quand je ne vois que les murs gris pendant les jours pluvieux Mon optimisme m’interpelle et me dit : « attends, regarde mieux » Alors je vois des vies cachées, des œuvres d’art, des arcs en ciel Derrière tout l’ordinaire, j’arrive à voir le potentiel Ça fait tellement longtemps que j’ai choisi d’y croire Que mes espoirs ont pris racine et font pousser des fleurs bizarres J’en ai pas encore fini avec l’envie de dire merci Ce mot qui paye pas de mine et qui crée des éclaircies J’en offre avec franchise aux inconnus et aux proches En merci je suis pas radin, j’en ai toujours plein les poches Dire merci fait des miracles, la gratitude est un pouvoir Si tu ne le savais pas, essaye un peu juste pour voir Ça ouvre des portes et des sourires, pendant deux secondes ou six mois Et quand tu le vérifieras, n’hésite pas, remercie-moi J’en ai pas encore fini avec l’envie de faire des vannes Dans les soirées, les enterrements, dans les joies et les drames Ce petit diable sur mon épaule qui me souffle des conneries Depuis longtemps je fais attention, je répète pas tout ce qu’il me dit J’en ai pas fini avec l’amour et le privilège d’être amoureux Pour donner du sens à la vie, c’est encore ce qu’on a trouvé de mieux Alors j’aime sans compter, sans prévoir, à l’air libre C’est le seul vertige qui m’aide à garder l’équilibre J’en ai pas encore fini avec l’envie de comprendre Avec l’envie d’apprendre, avec l’envie d’entreprendre J’en ai pas encore fini avec l’envie tout court Tant qu’elle frappe dans ma poitrine, je me dis c’est encore mon tour L’envie de lancer des projets, c’est une envie qui répare Et qui transforme tous les parcours de vie en ligne de départ L’envie de prendre des risques, d’essayer comme un crève la faim J’en ai pas encore fini, j’en aurai pas encore fini même à la fin

Grand Corps Malade



Oeuvrier de lumière

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"Humblement, je me veux oeuvrier de lumière.

Sans foyer, ni combustible, ni même cendre, oeuvrier de cette belle lumière que l'on cueille à mains nues dans le rayon bleu des fontaines.

Viatique, la lumière console, la lumière réjouit, la lumière apaise.

Elle est sublime en nos pays de soleils bas quand, entre octobre et mars, elle couche ses ombres, étend loin ses nappes vives.

Qu'ils sont doux ces affûts, qu'elles sont heureuses ces retrouvailles d'après grisaille.

Oeuvrier de lumière, je capture cette manne, je prolonge, j'embellis ces instants, je prépare la fête sur fragments de verre, de couleurs et de plomb pour retenir l'hôtesse, l'honorer.

Ici, je crée des mâts turquoise dans le soleil, là j'ouvre des nefs translucides, ailleurs de fluides floraisons.

A cent échelons du sol, je place des feux à hauteur d'ange dans la transparence du ciel, là où la bassesse n'existe plus."


Bernard Tirtiaux, maître verrier
"Réminescences"


Voeux simples

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Vivre du vert des prés et du bleu des collines,
Des arbres racineux qui grimpent aux ravines,
Des ruisseaux éblouis de l’argent des poissons ;
Vivre du cliquetis allègre des moissons,
Du clair halètement des sources remuées,
Des matins de printemps qui soufflent leurs buées,
Des octobres semeurs de feuilles et de fruits
Et de l’enchantement lunaire au long des nuits
Que disent les crapauds sonores dans les trèfles.
Vivre naïvement de sorbes et de nèfles,
Gratter de la spatule une écuelle en bois,
Avoir les doigts amers ayant gaulé des noix
Et voir, ronds et crémeux, sur l’émail des assiettes,
Des fromages caillés couverts de sarriettes.
Ne rien savoir du monde où l’amour est cruel,
Prodiguer des baisers sagement sensuels
Ayant le goût du miel et des roses ouvertes
Ou d’une aigre douceur comme les prunes vertes
À l’ami que bien seule on possède en secret.
Ensemble recueillir le nombre des forêts,
Caresser dans son or brumeux l’horizon courbe,
Courir dans l’infini sans entendre la tourbe
Bruire étrangement sous la vie et la mort,
Ignorer le désir qui ronge en vain son mors,
La stérile pudeur et le tourment des gloses ;
Se tenir embrassés sur le néant des choses
Sans souci d’être grands ni de se définir,
Ne prendre de soleil que ce qu’on peut tenir
Et toujours conservant le rythme et la mesure
Vers l’accomplissement marcher d’une âme sûre.
Voir sans l’interroger s’écouler son destin,
Accepter les chardons s’il en pousse en chemin,
Croire que le fatal a décidé la pente
Et faire simplement son devoir d’eau courante.
Ah ! vivre ainsi, donner seulement ce qu’on a,
Repousser le rayon que l’orgueil butina,
N’avoir que robe en lin et chapelet de feuilles,
Mais jouir en son plein de la figue qu’on cueille,
Avoir comme une nonne un sentiment d’oiseau,
Croire que tout est bon parce que tout est beau,
Semer l’hysope franche et n’aimer que sa joie
Parmi l’agneau de laine et la chèvre de soie.


Cécile Sauvage, Tandis que la terre tourne


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