Mon dos me fait
plus mal aujourd’hui. Sûrement l’humidité. Est-ce cela, vieillir ? Tenir
le compte quotidien de ses douleurs et constater jour après jour la démission
progressive de celui qui nous a fidèlement servi toute une vie, le corps ?
Se réjouir de n’avoir mal qu’ici et pas là, les jours où on n’est pas moulu de
pied en cap ?
La pluie tire ses
rideaux éteints sur la montagne. A peine devine-t-on encore le tableau morcelé
des verts, vert sombre des aiguilles, vert tendre des feuilles renaissantes,
jusqu’en haut de la crête dont les conifères rabotent de leur cime le ciel bas.
Çà et là, l’explosion silencieuse d’un fruitier blanc ou rose, la gratuité
jubilatoire d’un magnolia ou d’un parterre de tulipes, s’effacent sous le drapé
de la brume. L’averse n’est pas violente, mais fine et continue. C’est le pire
pour mes os. Cette humidité diffuse, insistante, persistante, qui perce
mes vêtements superposés et plaque au sol ma vitalité en même temps que
l’horizon... ou ce qu’il en reste.
La maison est trop
grande sans Emile. Je ne me résous pourtant pas à la quitter. Je sais qu’elle
n’est pas pratique, pas adaptée à une personne de mon âge, qu’il faudrait la
faire équiper, la louer en partie ou la vendre, la quitter tôt ou tard… Nous en
avons déjà parlé avec les enfants.
Je sais que
certains dénivelés sont traîtres, que je ne peux plus utiliser la baignoire,
encore moins descendre l’escalier de la cave… Mais je connais l’endroit, je m’y
déplace à l’aveugle, sans avoir besoin d’allumer, et puis… même s’il y a des
pièces trop chargées de souvenirs où j’évite d’entrer, des pièces où seule
s’active la femme de ménage afin qu’elles ne dorment pas sous la poussière, ces
pièces fermées sont mon histoire, et je ne trouve pas plus le courage d’y faire
du tri que celui d’en pousser la porte.
Mon petit-fils me
dirait que je parle comme une vieille aigrie ; il aurait raison. Peut-être y
a-t-il un âge au-delà duquel le capital à positiver est épuisé, chose qu’au
sien, on ne peut pas comprendre. Sans doute ne voit-on pas la vie sous la même
perspective suivant qu’on l’a devant soi ou dans son dos… ce dos qui fait mal,
encore plus mal, les jours détrempés.
Les gouttes
s’accrochent comme des désespérées à la rambarde du balcon. Vaine, dérisoire
lutte contre les lois de la gravité : leur poids finit par faire céder
leur fragile point d’attache, et elles achèvent leur trajectoire écrasées au
sol. Un peu comme nous qui, malgré nos efforts pour tenir la verticale,
finissons inévitablement à l’horizontale dans la terre. La physique est juste,
au moins. Même traitement pour tout le monde. Pas de privilèges VIP, de la
goutte à l'homme…
Il faudrait que
j’aille faire des courses. Il faudrait que je rappelle le plombier. Il faudrait
que j'aère ma chambre, que je refasse mon lit. Il faudrait que je trie le
courrier, que je règle la facture de gaz, que je prenne rendez-nous chez le...
il faudrait que je trouve la force et l’envie de m’arracher au spectacle de la
pluie et des gouttes perdues d’avance...
Trois petits coups
frappés au carreau. Ce doit être le voisin. Lui seul se manifeste ainsi, les
autres utilisent la sonnette. Je m’achemine péniblement jusqu’à l’entrée, une
main sur les reins, l’autre sur ma canne. Au loin, sa silhouette floue à
travers le verre dépoli, tout au bout du corridor dont la tapisserie à ramages
disparaît dans l’ombre, long comme un tunnel, me motive à mettre en mouvement
ma carcasse, quel que soit le temps qu’il me faudra pour atteindre le seuil.
Il est patient. Il
attend dans la bruine que j’arrive. Il doit entendre mes pas traînants sur le
carrelage. C’est bien lui. Il se tient là, souriant, un bol fumant à la main.
« J’ai fait de
la soupe d’asperges !»
Je n’ai pas le cœur
à lui dire que j’ai déjà dîné, ou plutôt que, depuis des jours, je ne fais que
picorer ici et là. Je ne connais plus la sensation de faim.
Il me tend le bol
sans mot dire. C’est un taiseux, comme nous tous ici. Pas de blablas, pas de
fioritures. Ou alors dans le bois, ça, c’était son métier : un artisan
travailleur, appliqué à la tâche, amoureux de l'ouvrage bien fait. Il a
construit sa maison face à la mienne. Un vrai petit bijou, bois blond serti
dans la pierre grise, avec une terrasse suspendue, presque circulaire,
surplombant la vallée où s’étire la rivière ; il en habite une partie et
loue l’autre comme gîte à des vacanciers. Il est plus âgé que moi, pourtant.
Son dos a dû en encaisser, des efforts…
Sa soupe sent
rudement bon !... Je vais quand même en avaler quelques cuillers. Pour
finir le bol, cet énorme bol crème, il me faudra la semaine ! Je le lui
rendrai à l’occasion.
Le potage est
fameux, onctueux à souhait, il a dû y mettre de la pomme de terre... sacrément
relevé, aussi ! Poivre, ail, muscade ?... Je ne reconnais pas l’épice. Il
y a trop longtemps que je ne cuisine plus. Depuis que je suis seule, par
facilité, j’achète des plats tout faits pour micro-ondes, ou je grignote. Moi
qui croyais avoir perdu l’appétit, j’ai quand même sifflé la moitié du bol sans
réfléchir ! Et je suis réchauffée !
La rhubarbe a
poussé au jardin avec cette pluie... j’en ai assez pour faire une tarte. Ah,
oui, mais je ne suis pas sortie faire les courses, je n’ai ni œufs, ni beurre…
J’ai de la cassonade… Eh, de la compote ! Je peux mitonner de la compote
et lui en offrir quelques pots, pomme-rhubarbe, poire-rhubarbe ou
banane-rhubarbe, ou rhubarbe-raisins-secs-cannelle ou… de jolies verrines,
dodues, assorties, rutilantes, avec un couvercle recouvert de tissu pimpant et
un ruban satiné noué autour. Tout est dans le détail : moi aussi, j’aime le
travail bien fait !
La chaussette minuscule est encore pleine de sable. Sous mes
doigts crissent les cristaux de silice, chuchotant des récits de châteaux
friables, de douves salées, de barrages fragiles, de tangages excitants, de
naufrages soudains, de Robinsons intrépides et d’explorateurs en sandalettes.
Le cycle lavage-rinçage-essorage n’a pas suffi à dissoudre
les souvenirs du pays côtier. Captifs des mailles du tissu, ces quelques
passagers clandestins iront rejoindront les coquillages sur l’appui de fenêtre…
à moins que je ne les ajoute à la collection de sables ratissés partout où nous
sommes passés : des pots de confiture miniatures, reliquats d’un
assortiment de dégustation, en conservent quelques pincées soigneusement étiquetées.
Nos activités régulières ne reprendront que dans trois
jours. Même si nous sommes déjà rentrés chez nous, à plus de mille kilomètres de
toute mer ou océan, dans notre zone continentale où la plage cède la place aux
bacs à sable, le rythme est encore tranquille ici et mes souvenirs clapotent, mes
mains pataugent dans la bassine de linge humide, mes pensées flottent, éparses
comme des bois flottés, tandis que mes doigts triturent distraitement la chaussette
ensablée. Je finis par la retourner sur l’envers pour en laisser rouler les
grains qui rejoindront, pour tout delta, le terreau d’une plante en pot :
si je ne reviens pas, je vais bientôt entendre les mouettes par-dessus la
rumeur de l’autoroute.
Le frigo est rempli, mais la cohorte des lessives tourne encore
tambour battant. Deux sont déjà dehors, je vais finir d’étendre celle-ci pour
la confier également à l’assistance bénévole du soleil ; il se chargera de
les sécher et de les parfumer. L’odeur du linge ramassé en plein air me gorge
d’une ivresse inexplicable. Je pourrais me shooter à le sniffer encore et
encore. Je le fais, d’ailleurs, quand personne ne regarde. Pour l’heure, c’est la
fragrance mouillée du savon de Marseille qui domine encore. Elle humecte la
pièce de sa note fraîche, familière et discrète. Si j’arrête de m’éparpiller
aux quatre vents, j’aurai fini avec le linge avant d’aller réveiller le petit ;
nous pourrons finir de ranger les valises ensemble. Il sera ravi de s’asseoir dans
leurs coffres vides et de les transformer en bateau pirate ou en catamaran,
avant que le grenier ne les avale comme la baleine de Pinocchio. Il faut
vraiment que je revienne… où sont mes rames ?
La sonnerie du téléphone m’arrime. C’est sûrement ma mère
qui vient aux nouvelles. Elle sait que nous sommes rentrés depuis peu et encore
joignables en journée.
Ce n’est pas ma mère.
C’est ta mort.
Ta mort qui s’annonce sous la forme d’un grand papillon noir,
cloué au centre de tes hémisphères cérébraux. Tumeur maligne, analyse le bilan.
Déjà volumineuse et, vu sa position, inopérable : tout le système nerveux
serait impacté. Tumeur très agressive, précise le diagnostic. Espérance de vie
incertaine, quelques mois, quelques années ?... Pas plus.
Dire que nous pensions faire « un contrôle de routine ».
Nous avions relevé, depuis peu, tes trous de mémoire ; tu confondais
certains mots et en cherchais parfois d’autres, sans les trouver. Nous avions présumé
un surmenage, une fatigue intellectuelle. Une carence en magnésium, en
phosphore ?... Les vacances te feraient du bien. Le médecin avait
conseillé et prescrit quelques examens, « pour être tranquilles ». Tu
es peu âgé, sportif, sans addictions, avec une bonne santé globale, une hygiène
de vie solide, et surtout, tu es tellement, constamment, continuellement actif
: vaillant, volontaire, vrombissant, infatigable. Avec l’été, tu allais lever
le pied, te reposer, décompresser. Les symptômes disparaîtraient.
La bassine de linge enivrant s’échoue sur cet appel et ma
joie fait naufrage en quelques minutes. Que vais-je dire au petit quand il se
réveillera ?...
Ce n’est pas possible. Pas toi. Pas toi ! La médecine
fait erreur. La vie fait erreur !
Très vite, des décisions s’imposent : aménager l’emploi du temps, sélectionner un
hôpital, consulter des spécialistes, croiser les diagnostics, les pronostics,
les hypothèses, les estimations… unanimes, hélas. Reste à décider du
traitement, des modalités du protocole : chimio, radio, les deux ?...
Ce seront finalement l’une, puis l’autre. Ton corps physique, résistant, les encaisse
relativement bien. Mais le reste…
La première chose que la maladie prend, ce sont tes mots. Sous
les ailes toxiques du papillon noir, dans ton corps calleux, l’aire du langage dépérit.
Les idiomes que tu maîtrisais se mélangent anarchiquement, comme les tiroirs
d’une commode renversés pêle-mêle au sol. Tu commences dans une langue, poursuis
dans une autre, intervertis les mots, confonds les vocables… à la fin, ta
parole malaxe une bouillie méconnaissable que plus personne ne décrypte,
peut-être pas même toi.
Toi qui as tenu tant de discours, pédagogiques, académiques,
consulaires, toi qui as bûché dur, joué des coudes pour arriver au pinacle, toi
qui t’égosillais dès le matin au téléphone sans souci des dormeurs de la
maison, toi qui écrivais des rapports et des allocutions à tour de bras, qui
corrigeais des textes, des copies, des manuels scolaires… te voilà réduit au
silence.
Le pire, pour nous comme pour toi, est de constater que tu
es conscient. Les premiers temps, du moins, même si tu as de brèves absences,
tu assistes en toute lucidité à la détérioration de tes capacités
intellectuelles, à l’effondrement de ce qui a été ta vocation, ton ambition,
ton travail, ta vie.
Je le lis dans la douleur de ton regard à certains moments.
Tu ne réussis plus à participer aux conversations, même courantes. Quand on te
pose des questions, tu paniques de ne pas comprendre de quoi il retourne, de ne
pas savoir quelle réponse est attendue. Quand on feuillette des albums photos
ou qu’on évoque un souvenir, croyant t’aider à entretenir ta mémoire, tu te
crispes au contraire de constater qu’elle a disparu, que nous parlons
d’événements déjà évanouis pour toi. Un jour, nous le savons, tu ne sauras même
plus nos noms. Tu nous confondras avec le personnel soignant. Tu regarderas au travers
de nous comme si nous étions inexistants.
Tout va vite, si vite. Les absences se multiplient. Toi, l’homme
autonome, directif, autoritaire parfois, le meneur, le formateur, le
coordonnateur, l’homme de pouvoir et de décision, nous devons te retirer tes
identifiants, ta carte bancaire, tes papiers, ta voiture, comme à un vieillard
sénile. Tu as dirigé toute ta vie, on t’intime dorénavant quoi faire. A la fin,
je me demande si tu n’optes pas délibérément pour un mutisme total, une
passivité résignée, afin de t’épargner le décompte lucide, intolérable, de tes
désistements chroniques.
En quelques mois, tu as supporté la chimio, les rayons, mais
tu n’as plus rien de l’homme que je connaissais. Le crabe, en toi comme sur les
plages, se déplace en zigzag ; il touche en quinconces aléatoires tantôt
une fonction, tantôt l’autre, sans qu’on sache où anticiper, ni comment contrer
ses attaques : parfois l’usage d’un bras, parfois celui des jambes… Un
jour où tu es relativement en forme (tu marches encore), nous tentons une
sortie, par un matin frileux, pour aller bruncher dans un café où nous avons
nos habitudes. Nous ne l’atteindrons jamais. En chemin, je réalise que ton jean
est trempé. Il va falloir acheter des couches. Ce jour-là, es-tu encore
conscient ?... De toutes mes forces, je supplie que non.
D’autres mois passent, vite, si vite, et si lentement simultanément,
dans ce tunnel de verre pilé où nous nous traînons, chacun et ensemble, à
genoux, sur les mains, sur le ventre, comme nous pouvons. Un jour, avant de te
rejoindre au centre de soins palliatifs, mes jambes se refusent à traverser le
carrefour. J’avance avec peine, du sable jusqu’à la ceinture : si je fais
un pas de plus, je vais rouler sous les roues des voitures. Un sms me donne
finalement le courage nécessaire. Les amis ont-ils des antennes pour sentir
quand nous avons besoin d’eux ?...
Janvier : bilan. La tumeur a été diagnostiquée en
septembre. Les soins ont permis de ralentir son avancée, mais elle progresse inexorablement.
Alors ?... Commencer une deuxième vague de traitements ?...
Soulagera-t-elle ton corps affaibli, ou l’achèvera-t-elle, au contraire ?...
Muet, absent, de moins en moins avec nous, parmi nous, tu ne peux exprimer ton
avis. Nous devons prendre seuls, pour toi, la décision.
Autour de moi, on s’interroge, on m’interroge.
« Avec tes capacités, tes contacts, tes connaissances, ne
peux-tu rien faire de plus pour le ramener ?... »
Pourquoi je ne convoque pas « mes capacités, mes
contacts, mes connaissances », pourquoi je ne le tente même pas… ? L’expérience
m’a appris à reconnaître ceux qui ne veulent pas rester et à respecter l’ultime
choix qui leur reste. Depuis plusieurs mois déjà, j’ai compris. Tu ne veux pas
être ramené. Tu ne veux plus de cette vie-là, dans ce corps-là, dans cet
endroit-là. Tu veux t’en aller, et le mieux que je puisse faire est de t’accompagner
jusqu’à destination dans cette éprouvante traversée.
Quel amour faut-il pour aider à partir ceux dont l’absence
va nous anéantir le plus ?...
C’est là, au fond de cet enfer, que vient me chercher la
joie. Une joie inattendue, paradoxale, incongrue, insolite, insolente, incompréhensible,
inadmissible, presque : au fil de ces mois où la maladie te décape, te
ponce, te rabote, use chaque cellule de ton organisme et détruit minutieusement
celui que tu étais, un autre homme apparaît sous le vernis disparu. Un homme
capable de prendre son temps, d’aller doucement, posément, de contempler la
danse des feuilles orchestrée par le vent, de plonger ses yeux dans ceux d’un
nouveau-né à la terrasse d’un restaurant, un homme dont le regard s’éveille,
s’émerveille, savoure le moindre petit rien, avec l’extase silencieuse de celui
qui redécouvre tout.
Oui, le cancer te fait, nous fait, ce cadeau sans prix et
inespéré de t’autoriser à devenir, enfin, celui que tu ne t’es jamais permis
d’être et qui s’éteignait sous le masque, flamme sans oxygène : un être
sensible, doux, aimant, réconcilié avec la vie, avec soi, avec les autres. Quand
je pense à toi, aujourd’hui, c’est aussi cet homme-là que je me rappelle, perle
celée sous ta dernière coquille.
Tu nais au ciel le lendemain de ta fête, le premier mai, en
fin de journée. Tout un symbole… Comme si, même ce jour-là, ce jour férié,
chômé, obtenu de haute lutte par la classe dont tu provenais et au-dessus de
laquelle, à force d’efforts personnels, tu t’es hissé, tu ne t’autorisais à te
reposer qu’en bout de course.
Parce que tu as attendu d’être au seuil de la mort pour
t’accorder la joie, j’en ai fait le cœur battant de ma vie, sans attendre.
Quel bel enseignement, ultime et magistral. Merci, Papa.