Ce
soir, j’irai les chercher. Pour l’instant pas possible, j’attirerais trop
l’attention. Je veux comprendre ce qu’elle trafique. Elle ne sait pas que je
sais. Des semaines que j’épie son manège. Je connais même sa planque.
Aujourd’hui, elle n’est pas là. Sa sœur non plus, d’ailleurs. C’est le moment
ou jamais. L’occasion à ne pas manquer.
Elle
est arrivée peu après moi. Deux ou trois semaines, je dirais, plus ?... Dès
les premiers soirs, le bruit m’a intriguée. Ça ne ressemblait à aucun bruit
d’ici, pourtant, des bruits, il y en a, de toutes sortes, et j’avais eu le
temps d’apprendre à les connaître. C’était toujours la nuit que ça se passait.
Evidemment, le jour, ça aurait été impossible. Mais la nuit, même si c’est plus
calme, on a autre chose à faire. J’ai d’abord pensé à un remue-ménage d’animaux,
rats ou souris. Ça grattait, ça crissait, ça griffait, ça furetait, je n’aurais
pas su décrire le son exactement. Mais une chose était sûre : ça ne venait
pas du sol, ça ne venait pas du bois, ça venait du dessous de sa couverture. Je
tendais l’oreille, incapable de dormir, de penser à autre chose. Ou peut-être que
je préférais guetter ce bruit et m’interroger pour pas penser à autre chose. De
toute façon, je ne dormais pas. J’aurais dû. Mais je ne pouvais pas.
A
force de l’épier, j’ai fini par remarquer que le bruit obéissait à un rythme
précis. Régulier. Intermittent. Qu’est-ce qu’elle faisait ?... Elle grignotait
quelque chose en cachette, quelque chose qu’elle ne voulait pas partager ?
Non, c’était autre chose. Je me suis concentrée sur le bruit encore plus
attentivement. Et c’est là que j’ai compris. Le bruit commençait quand il
faisait clair et cessait quand il faisait noir. Elle avait besoin d’y voir.
Elle écrivait.
A
partir de ce moment, j’ai commencé à penser qu’elle n’avait plus toute sa tête.
D’autres l’avaient perdue avant elle, des plus âgées, des plus solides. Elle ne
tiendrait pas longtemps.
C’est
pourtant sa sœur qui a flanché la première. Après un malaise, elle a disparu
deux jours. Ces deux nuits-là, les bruits furtifs sous la couverture se sont
intensifiés. Elle a griffonné presque jusqu’au matin. C’était de la folie. Elle
courait à sa perte, plus vite que son crayon fiévreux sur son papier froissé.
Quand
sa sœur est revenue, elles ont chuchoté pendant des heures. Bien que la fatigue
m’assomme, j’ai réussi à saisir des bribes, entre deux sommeils entrecoupés de
sursauts. La sœur revenait de l’infirmerie. La scribouillarde lui exprimait son
soulagement de la revoir sur pied, mais s’inquiétait d’être à court de papier. Nous
manquions des choses les plus essentielles, et mademoiselle réclamait du papier.
Je m’apprêtais à me rendormir lourdement, quand la sœur a dit un mot que
j’aurais reconnu entre mille, même si je ne parle pas la langue de ces chiens.
Les
salauds !... Nous avons été pris ensemble, prisonniers ensemble, nous
avons voyagé ensemble, nous étions encore ensemble à l’arrivée ici. Sa file
avançait plus vite que la mienne, il n’osait pas se retourner pour voir si je
suivais, je n’osais pas l’appeler : les corps tassés sur le côté, certains
pliés dans une flaque de sang, formaient une haie de déshonneur suffisamment
dissuasive. J’ai vu un des gradés le tirer par le bras hors de sa file, le
pousser sans ménagement vers un petit groupe d’hommes massés non loin de là, en
gueulant ce même mot, ce mot resté fiché dans ma mémoire comme une morsure, cet
aboiement : « Sonderkommando ! ». Puis il a disparu hors de ma
vue. Je ne sais même pas s’il est encore ici. S’il est encore en vie.
Je
ne veux pas me rendormir… La fatigue m’écrase, mais je tends l’oreille pour en
savoir plus. La sœur répète aussi plusieurs fois le mot… ai-je bien
entendu ?... « Canada » ?... Est-ce que je délire, moi
aussi ? Y aurait-il une porte de sortie à l’enfer ? Est-ce une
destination spéciale pour les hommes du « Sonderkommando » ? Dois-je
me mêler à leur conversation (et révéler que je l’espionnais) pour en apprendre
plus, pour, peut-être, avoir enfin des nouvelles de Tadeusz ?...
La
fatigue m’a vaincue. Depuis ce matin, elles ne sont plus là. C’est le moment
idéal pour aller retirer de leur cachette ces petits papiers qu’elle gribouille
toutes les nuits. Où trouve-t-elle le papier, d’ailleurs ? Il n’y en a
presque pas ici. A part quelques étiquettes et des restes volés dans les poubelles
des bureaux ou des cuisines par ceux qui y sont affectés. Que veut-elle faire
de ces papiers ? Qu’y note-t-elle ? Un plan d’évasion ?
Ecrit-elle à quelqu’un ?...
Je
profite de la cohue du retour pour me jeter sur sa paillasse et retirer des
fentes du bois les minuscules coupons de papier qu’elle y a enfoncés. Le
faisceau d’un projecteur m’a révélé sa cachette au moment où elle les y glissait.
Fébrilement, mes doigts palpent les planches grouillantes de poux derrière le
matelas, s’emparent du secret, l’emportent avec moi pour le lire dans la nuit, loin
des regards, à la lueur du même projecteur qui lui a permis d’exister. Je serai
plus prudente qu’elle, je ne me ferai pas surprendre. Même si elle revient, ce
qui est très peu probable, elle ne saura pas que c’est moi la voleuse. Les
autres n’ont rien vu, tombées comme des masses dans le sommeil, cherchant la
consolation de l’oubli. L’abrutissement est notre salut.
Les
heures me semblent interminables avant que les derniers gémissements se taisent
et que je puisse, enfin, le dos tourné aux autres, déplier les petits papiers,
un par un, entre mes doigts gourds, à la lueur du projecteur dont le faisceau
balaie le baraquement par intermittence, filtré par les planches disjointes et
pourries. Enfin savoir, pour le Canada, peut-être pour Tadeusz…
Déception !!!...
Non seulement les lignes, tordues, entremêlées, trouées, sont quasi illisibles,
mais je ne reconnais pas la langue. L’alphabet est bien le mien, mais je ne vois
nulle part mention de Tadeusz, du Canada ni du Sonderkommando, ou alors ces messages
sont cryptés. Une rage bouillonnante, désespérée, se met à sourdre en moi, m’intimant
de déchiqueter un par un ces petits papiers indéchiffrables, déplacés, stupides,
prometteurs, excitants, traîtres. Je me ravise au moment de détruire le premier…
je pourrai peut-être l’échanger contre quelque chose de plus utile. Tout se
monnaye, ici. Autant n’avoir pas tout perdu. Même si j’ai déjà tout perdu.
Les
deux sœurs ne reviennent pas le lendemain, ni les jours suivants. Comme la
plupart de ceux qui disparaissent ici... Un convoi serait parti vers un autre
camp, dit-on. Vers le Canada ?...
Il
faudra l’arrivée des Russes, la libération du camp, l’interminable retour, pour
que je découvre, quelques mois plus tard, les réponses manquantes et l’épouvantable
clé du mystère. Les Sonderkommandos étaient constitués d’hommes robustes,
sélectionnés à l’arrivée des convois pour s’occuper des fours. Ils vivaient à
l’écart des autres prisonniers, accueillaient les victimes à l’entrée des
chambres à gaz avec pour charge de les rassurer sur leur sort, puis évacuaient
les corps et les cendres de leurs frères de misère et nettoyaient les lieux
dans l’attente des suivants.
Toutes
les trois à six semaines, l’équipe était éliminée et remplacée pour éviter les
fuites. Ils en savaient trop. Mon Tadeusz a probablement été supprimé d’une
balle dans la nuque, peut-être même dans l’une de ces chambres qu’il avait
contribué, sous la menace, à entretenir, à moins qu’il ne soit mort
d’épuisement avant… Comment le savoir, sans fichier, sans traces ?...
Les
détenus appelaient « Kanada » (en référence à cette terre d’abondance)
la partie du camp où étaient stockées et triées les affaires personnelles des victimes
après leur dépouillement. Ceux qui travaillaient là pouvaient accéder plus
facilement à des denrées rares entrées avec les bagages, les voler, les garder
ou les échanger. A l’infirmerie, la malade (réelle ou jouée) avait certainement
récupéré ainsi le papier pour sa jeune sœur, soit d’un des affectés au « Kanada »,
soit d’un membre du « Sonderkommando » alité au même moment… Tadeusz,
peut-être…
J’ai
fini par apprendre qui était la jeune fille qui écrivait sous ses couvertures, la
gratte-papier aux lignes énigmatiques, et pourquoi elle était tenue par cette
obsession à mes yeux absurde, inadaptée, choquante : elle prenait des notes
pour achever un témoignage laissé derrière elle.
Il
ne me restait malheureusement aucun de ses petits papiers. Je les avais échangés,
l’un après l’autre, contre de menus riens qui m’avaient permis, contrairement à
elle, de rentrer vivante. Elle est restée vivante, pourtant, la petite Anne, grâce
à son journal, peut-être plus que moi.