De vous à moi
Texte écrit pour l'appel à textes du Paginarium sur le thème : "Lettre à un inconnu" - Détails ici
Cher inconnu,
Dans ma langue, je m’appelle « Destin ». Pourtant, c’est vous qui, pour moi, avez incarné sa main. Cette lettre ne vous atteindra jamais : je n’ai aucun moyen de vous retrouver. Vous n’avez rien su, probablement même rien pressenti, de ce qui se jouait intensément à travers un geste fugace d’une journée ordinaire de votre quotidien… ou peut-être pas ? Serait-il possible que chacun de nous ait, à son insu, infléchi de manière inoubliable la trajectoire de l’autre ? Je ne le saurai jamais, moi non plus. Je ne peux que faire mémoire de ces instants qui appartiennent au passé, mais sans lesquels mon présent, et même mon avenir, auraient été si indéniablement différents.
Qu’est-ce qui vous a fait céder, ce jour-là ? L’agacement, la lassitude, l’ennui ? L’apitoiement, l’empathie, une sincère compassion ? J’ai lu clairement, dans vos yeux, les doutes et l’hésitation. Etait-ce une bonne chose d’accéder à ma demande ? Ne s’agissait-il pas d’une énième tromperie ? Autour de nous, la foule grouillait, les passants se pressaient, les freins crissaient. La trépidation citadine stoppait net à deux pas de nos corps légèrement inclinés l’un vers l’autre, de cette bulle de silence prête à exploser avec vos premiers mots. Résignée, j’anticipais votre refus, votre dédain, votre fuite. Déjà, mon regard quêtait une autre échappatoire. Quelle stupidité… pourquoi m’étais-je adressée à un homme ? Que pouvais-je attendre d’eux ? Une femme se serait laissée émouvoir, aurait fait un geste par solidarité, aurait deviné, peut-être... J’aurais pu essayer de lui expliquer, lui donner des détails, lever le malentendu… tandis que vous, l’élégant monsieur en pardessus dont les mains gantées de cuir serraient fermement l’attaché-case impeccable, avec quels mots alliez-vous rejeter ma requête ? Seriez-vous dédaigneux, méprisant, glacial ? Me congédieriez-vous d’un geste muet, évasif, irrité, comme on se débarrasse d’un insecte indésirable ? Murmureriez-vous une excuse hâtive pour vous précipiter hors de portée ?...
Ma main tendue vers vous, la tête baissée, honteuse, j’attendais votre verdict tout en me demandant qui je pourrais solliciter dès qu’il serait tombé. Dans quelques minutes à peine, il serait trop tard. Il me fallait l’argent, il me fallait cette somme, cette somme dérisoire mais essentielle, il me la fallait absolument…
Sans vous voir, je devinais les pensées contradictoires qui vous agitaient : « Que fera-t-elle de cet argent ? C’est sûrement encore une arnaque pour s’acheter de l’alcool ou de la drogue ! Ils disent tous ça, maintenant. Un billet de train ! Eh bien, qu’ils prennent le bus, un vélo électrique, ou qu’ils rentrent à pied ! Ou qu’ils annoncent clairement la couleur et disent qu’ils ont besoin de se shooter ! Non, évidemment, ça ne prendrait pas… Enfin… Que faire ?... Quelque chose est troublant dans son attitude. Elle n’est ni sale, ni vulgaire, ni dépenaillée. Elle ne trimballe aucun cabas informe ou chariot à roulettes rempli de bric-à-brac. Elle a une valise, une vraie. Et si son histoire était vraie, elle aussi ? Si elle avait vraiment besoin de ces quelques euros pour prendre son train ? Après tout, ça ne représente pas un grand danger pour mon porte-monnaie… Mais l’idée de me faire avoir par cette jeunette me déplaît… L’idée de me faire gruger tout court m’exaspère !...»
L’attente était trop longue, j’avais fini par renoncer. Je ne cherchais même plus qui importuner après vous. De toute façon, c’était foutu. Je n’avais jamais eu de chance, j’allais foirer cette fois encore et ce serait la fois de trop. La der des der. Le train partirait sans moi, il ne me resterait plus qu’à me jeter dessous.
J’avais bien préparé mon coup, pourtant. Fait ma valise en douce. Minutieusement organisé mon départ. Economisé l’argent, mois après mois, sur le liquide des courses. Heureusement, il ne refaisait pas les comptes d’après les tickets de caisse. Il me laissait les billets sur la table et se contentait d’attendre que je remplisse le frigo. Comme il se contentait d’attendre tout le reste, qui lui était dû. Il était l’homme. Ma tâche était de le servir, de le contenter, de lui obéir.
Mais depuis que je l’avais entendu évoquer, sans qu’il le sache, ce mariage arrangé avec un vieillard adipeux de la communauté, juste parce que cela convenait à leurs affaires, ma décision était prise. Je ne laisserais pas ce mollusque se coller à ma chair, pomper ma vie, arracher ma virginité. Je ne serais pas son esclave après avoir été celle de mon père, de mes oncles, de mes frères. Je n’arrêterais pas mes études pour le satisfaire en tout et le laisser m’engrosser régulièrement. Je ne deviendrais pas un corps avachi, servile, flétri, enseveli sous des murailles de toile. Par ce choix, je me mettrais à dos ma famille et ma communauté. Je jetterais l’opprobre sur eux. Il battrait mes sœurs pour leur extorquer des aveux, et je devrais vivre le reste de mon existence avec le poids de cette culpabilité ajouté à celui de ma solitude, car je ne les reverrais pas. Je serais recherchée par le clan, non pour être ramenée dans « le droit chemin », mais pour être exécutée, « pour l’exemple ». Je ne pourrais trouver le salut que loin, très loin de chez moi, où je ne reviendrais jamais, pas même dans mon pays. Le droit de choisir ma vie était à ce prix. Heureusement qu’à l’école, j’avais appris un peu d’anglais…
Tout s’était déroulé selon mon plan, tout avait glissé avec facilité sur les rails conciliants du destin, ce fameux destin inscrit dans mon prénom… J’étais arrivée jusqu’ici. J’avais passé la frontière. J’étais presque hors de danger. Il me restait ce dernier train à prendre avant de rejoindre le foyer, et juste assez d’argent pour le dernier billet.
Alors, le destin d’être née femme m’avait rattrapée. Erreur fatale, je n’avais pas intégré ce détail à mon plan. Mon cycle menstruel, figé par la peur depuis plusieurs mois, s’était réveillé. Mon ventre avait senti le souffle de la liberté : il s’était remis à vivre. La coulée poisseuse s’amplifiait, dévalait, enflait, gagnait du terrain, menaçait de tacher mes vêtements clairs. Je n’avais rien dans ma valise pour parer à cela. Le sang risquait d’attirer l’attention sur moi, c’était la dernière chose dont j’avais besoin !
Dans l’urgence, j’avais dû acheter des protections. Et le montant de cet achat manquait désormais à mon budget du dernier voyage. Monter sans billet ? Au risque de me faire prendre, refouler, interroger… ? Changer le billet, descendre plus tôt ? Pour aller où ? Je n’avais qu’un point de chute : viendraient-ils me chercher si je n’arrivais pas jusqu’au foyer ? Pas sûr. Pas le temps non plus. Je voulais arriver en sécurité au plus vite. Que quelqu’un s’interpose si jamais, par malheur, «ils» retrouvaient ma trace. Ne restait que mendier. Je ne l’avais jamais fait. Mais quel autre recours… ? Ce monsieur élégant était passé tout près, il avait accepté de s’arrêter, de me regarder, de m’écouter…
Cette poignée d’euros, cher inconnu, si peu de chose pour vous, ont fait pour moi toute la différence. Grâce à eux, grâce à vous, je ne me suis pas jetée sous le train, je suis montée dedans avec un passeport pour la liberté.
Je vis toujours au foyer. Je travaille le jour et le soir, j’étudie. Je m’accroche à mon rêve d’intégrer l’université. Mais au-delà de ce geste déjà immensément précieux à mes yeux, vous m’avez fait un autre cadeau, plus inestimable encore, que vous ignorez encore davantage que le premier : vous m’avez appris qu’un homme pouvait être un allié. Que l’autre sexe pouvait être soutenant plutôt que souteneur, qu’une relation saine avec lui était possible, même l’espace fragile de quelques instants.
Alors, même si vous ne la lirez jamais, j’ai voulu vous écrire cette lettre, pour bien me souvenir. Merci.
Hessah
Chance ou malchance ? (sagesse d'Asie)
Un vieux fermier avait pour seule richesse un vieux cheval grâce auquel il labourait ses champs. Un jour, le cheval s’enfuit vers les collines.
Ses voisins, qui le prenaient en sympathie, lui dirent : « Quelle malchance ! » et lui répondit : « Chance ou malchance, qui peut le dire ? ».
Une semaine plus tard, le cheval revint des collines avec un troupeau de chevaux sauvages, et les voisins félicitèrent le fermier pour sa bonne chance.
Il répondit encore :
« Chance ou malchance, qui peut le dire ? »
Puis, lorsque son fils, voulant dompter un des chevaux sauvages, fit une chute et se brisa la jambe, tout le monde pensa que c’était une grande malchance.
Le fermier, lui, se contenta de dire :
« Chance ou malchance, qui peut le dire ? »
Quelque semaines plus tard, des soldats de l’armée entrèrent dans le village et mobilisèrent tous les jeunes gens valides pour partir en guerre. Quand ils aperçurent le fils du fermier avec sa jambe cassée, ils le dispensèrent du service.
Était-ce de la chance ? De la malchance ? Qui peut le dire ?
Tout ce qui, à première vue, semble un mal peut, en fait, être un bien déguisé.
Et tout ce, qui à première vue, semble un bien, peut en réalité être un mal.
Cadeaux cachés
Même quand on croit savoir, des surprises sont là pour nous dire : tout peut changer, varier, tourner, d’un instant à l’autre.
La vie est étonnamment mouvante… elle est é-mouvante !
Ce qui peut paraître une bonne chose peut se révéler être plus un problème qu’une solution, et d’un autre côté ce qui peut paraître un vrai problème peut se révéler une bénédiction.
Une amie me racontait que le jour de son mariage, en sortant de l’église, leur voiture n’était plus là. Enlevée par la fourrière.
Son désormais mari était très en colère, fulminant, vexé d’avoir à payer, vexé d’être en retard sur leur programme.
Une fois la voiture récupérée, sur la route, un gros ralentissement dû à un accident important s’étant passé une heure auparavant.
Mon amie fait remarquer à son mari :
"Tu comprends pourquoi c’est certainement une chance que notre voiture ait été enlevée par la fourrière ?
Si nous avions été à l’heure nous aurions sans doute été dans cet accident."
Elle ne saura jamais si effectivement ils auraient été pris dans cet accident. Mais…
Un ami très cher à mon cœur vient de perdre son travail qu’il aimait beaucoup.
Il est peiné de n’avoir pas su le garder. Il s’en veut.
Ma première réaction quand je l’ai appris a été d’être vraiment très triste pour lui.
Puis j’ai réfléchi et j’ai vu qu’en fin de compte c’était une chance pour lui.
(Je ne vous raconterai pas ici le pourquoi c’est une chance, mais c’est vraiment une chance.)
La vie l’a protégé. Et il le sait. Bien sûr il reste l’amertume, la tristesse, le sentiment de culpabilité.
Mais à côté de ça, il y a ce cadeau étonnant de la vie : il a perdu son boulot !
J’aime toujours trouver un sens à ce que je vis.
Bien sûr, on peut se dire que je me raconte des histoires, c’est vrai.
Mais je préfère me raconter ces histoires et imaginer les clins d’œil de la vie plutôt que de penser que rien n’a de sens…
Et la vie m’a prouvé pas mal de fois qu’elle prenait soin de moi.
Quand il y a ainsi des mauvaises surprises, une fois ce sentiment d’amertume passé, je regarde le cadeau caché.
Car je le sais, immanquablement il y en a un.
Ou bien je vais m’en inventer pour mieux aborder la suite, plus légère.
Lu sur le blog des Editions pour penser
Ce texte a fait écho à "L'autre côté", que j'avais écrit en janvier.
Il m'a aussi rappelé ce conte asiatique que j'aime beaucoup.
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